QU'EST-CE QUE L'HONNEUR
Or, il est inadmissible que les gens du 4 Septembre, que Jules Favre notamment qui allait répandre ses larmes devant Bismarck sur les parquets de Ferrières, aient pu nourrir, un seul instant, l'idée folle qu'ils viendraient à bout des Allemands, après la disparition des armées régulières, et avec des soldats improvisés. Donc, en usurpant le pouvoir, ils contractaient, vis-àvis de leur pays et vis-à-vis de la postérité, l'obligation impérieuse de proposer la paix et de la subir. Cette obligation, ils s'en sont affranchis, parce que, pour réussir, ils avaient exploité la défaite et promis au peuple français, grisé de leur salive, une victoire qu'ils savaient impossible. Ils se sont accrochés au pouvoir, comme Bazaine s'accrochait à Metz, avec les mêmes calculs criminels, avec les mêmes arrière-pensées. Et, pour le conserver, ils n'ont pas voulu signer la paix qui le leur aurait ravi, ni même convoquer une Assemblée, qui eût mis leur responsabilité à couvert, mais qui eût écarté leurs personnes.
Sauver l'honneur national ! Allons donc! Il était audessus d'eux. Ils ne pouvaient ni le compromettre, ni le restaurer. Est-ce que la Russie s'était déshonorée en signant la paix, après Sébastopol ? Est-ce que l'Autriche s'était déshonorée en faisant la paix , après Solferino? Est-ce que, au commencement de ce siècle, toutes les puissances européennes s'étaient déshonorées en signant avec Napoléon des traités qu'elles devaient rompre , d'ailleurs, à la première occasion? Ah ! pourquoi, lorsque Napoléon battait l'empereur d'Autriche , le roi de Prusse, l'empereur de Russie, pourquoi ne se trouvat-il pas, dans chacune des capitales de ces potentats, une bande, pour les renverser au nom de l'honneur national, pour dire : « Pas une pierre ! Pas un pouce ! » et pour faire proclamer la guerre à outrance !
On sait que lorsqu'il passa en vue des côtes de France, sur le Bellérophon, Napoléon prononça ces
paroles historiques : « O France ! terre des braves ; quelques traîtres de moins, et tu serais encore la reine des nations! » C'est une plaisanterie de dire que le grand Empereur ne pouvait pas prévoir la journée du 4 Septembre ; mais nous qui l'avons vue , nous pouvons nous emparer de sa formule, et affirmer que si l'Europe avait connu pendant qu'il la foulait aux pieds de son cheval, quelques 4 Septembre, il fût mort, bien tranquille, empereur d'Occident et monarque universel.
Je crois que, contre mon habitude, je viens de faire de la philosophie et de la politique. Mon excuse est bien simple : j'étais captif, et dans le voisinage d'une Université !
L'homme que nos malheurs venaient de porter au pinacle, le général Trochu, avait bien souvent traversé ma carrière, depuis qu'ensemble nous avions fait la campagne de Mascara, sous les ordres de Lamoricière. De son rôle politique je ne dirai rien, sinon qu'il eut le malheur de proférer, devant l'Impératrice, le serment de se faire tuer pour la défendre, en ajoutant : « Je suis Breton, catholique et soldat », et que, quelques heures après, tandis que l'Impératrice fuyait, abandonnée de tous et de lui, par conséquent, il se trouvait à la tête du gouvernement qui l'avait renversée. Quant à son rôle militaire, il avait été extraordinairement brillant. Tous les grands chefs de l'armée d'Afrique se le disputaient comme aide de camp, parce qu'il joignait toutes les séductions à tous les talents, parce qu'il était à la fois le plus intelligent des collaborateurs et le plus délicieux des compagnons. Le malheur du général Trochu a été précisément son excès d'intelligence. Il avait trop d'idées et il les exposait trop bien. Son activité cérébrale avait développé en lui le sens critique, ce frère ennemi du caractère, cet adversaire de la tradition ; le sens critique qui laisse sans guide