‹ Mes souvenirs (volume 3)Chapitre 110 sur 309 · LE 4 SEPTEMBRE · texte numérisé non relu

LE 4 SEPTEMBRE

leurs coups. J'ai suscité leurs colères. J'ai été victime de leurs rancunes politiques. Mais, s'ils ont réussi à briser prématurément ma carrière, j'ai eu, du moins, l'avantage de n'avoir jamais de rapports avec eux. Je n'en puis donc pas parler. Pourtant, il est un de leurs sophismes qu'ils ont réussi à imposer à l'opinion publique et qui, aujourd'hui encore, est accepté comme une monnaie courante. On a dit, et on dit encore, qu'en prolongeant la résistance, en face de l'ennemi victorieux, s'ils n'ont pas pu sauver le pays, du moins ontils sauvé son honneur.

Il faut, pour admettre une calembredaine de cette force, n'avoir jamais ouvert un livre d'histoire et ne pas se douter un seul instant de ce que c'est que la vie d'une nation. De deux choses l'une : ou bien l'honneur d'une nation est soumis aux mêmes règles que l'honneur d'un particulier, ou bien il dépend de l'observation de règles spéciales, différentes de celles qui régissent les individus et qui, elles-mêmes, ont dû être instituées en tenant compte de ce qu'on appelle l'existence nationale, opposée à l'existence individuelle. Examinons ces deux hypothèses.

Première hypothèse : Les nations, au point de vue de l'honneur, sont soumises aux mêmes règles que les individus.

Dans ce cas, la guerre peut être assimilée à un duel. Que se passe-t-il dans un duel ? Lorsque l'un des deux adversaires a reçu une blessure qui le constitue en état d'infériorité vis-à-vis de l'autre, l'honneur commandet-il que le duel continue ? Non, car à partir de ce moment, il devient un assassinat. Les témoins interviennent et mettent fin au combat par un véritable traité de paix ; et l'homme qui s'est bien tenu sous les armes, qui a fait son devoir, peut se présenter partout la tête haute. Même s'il a eu l'infériorité, s'il a été blessé, il a satisfait aux lois de l'honneur, tandis que

ses témoins y auraient manqué s'ils l'avaient laissé achever. Donc , en assimilant l'honneur national à l'honneur individuel, on peut soutenir qu'après Sedan, la France, ayant perdu ses armées régulières et se trouvant hors d'état de résister, avec des chances sérieuses de succès, pouvait, sans forfaire aux lois de l'honneur, traiter de la paix. On peut soutenir que son gouvernement, qui, dans cette hypothèse, jouait le rôle de témoin, avait pour devoir de mettre fin au combat, par un procès- verbal qui se fût appelé un traité.

Deuxième hypothèse : L'honneur des nations ne ressemble pas à l'honneur des individus.

Dans ce cas, ou bien il ne signifie rien, ou bien il doit être adapté aux exigences de la vie nationale, comme l'honneur individuel est adapté aux exigences de la vie individuelle. La première exigence de la vie nationale consiste à ce que cette vie soit aussi longue et aussi intense que possible. C'est pourquoi l'égoïsme, qui doit être tempéré chez l'individu par son contact avec les autres, parles nécessités de la vie sociale, est absolument indispensable aux peuples. Il s'appelle même le patriotisme. Les nations qui, comme nations, n'ont pas la vie future, pour récompenser les abnégations terrestres, doivent être essentiellement égoïstes, sous peine de disparaître. Il suit de là que le premier devoir de leur gouvernement est, en toutes circonstances, d'infliger le plus de dommages possible à leurs adversaires, et de tout faire pour leur épargner des dommages à elles-mêmes. Il suit de là qu'au lieu d'obéir aux règles de l'honneur national, les gouvernements les méconnaissent et les transgressent lorsque, dans un but personnel, ils obligent les peuples à des sacrifices inutiles. Il suit de là, enfin, que le meilleur des gouvernements est celui qui poursuit la guerre à outrance , quand il se sent le plus fort , mais qui demande la paix le plus vite possible quand il se sent le plus faible.

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