LES DEUX NATIONS
Qu'une guerre éclate maintenant entre ces deux peuples Le premier marchera, emportant avec lui ses divisions sociales. Son armée laissera derrière elle des gens qui sont prêts à lui tirer dans le dos, et à transformer la moindre retraite en trahison. Le second s'avancera avec toutes ses forces, avec toutes ses élites, avec ses chefs naturels, avec ses Princes-soldats, avec sa solidarité. Regardez les deux hommes qui incarnent les deux peuples.
Ici, un empereur pour qui le moindre déplacement est un supplice atroce, qui se traîne en voiture dans les somnolences de ses douleurs, auquel il faut un courage surhumain pour se tenir à cheval, qui n'a pas la force de donner des ordres, qui risque tout au plus des conseils et qui, dès le début de la guerre, est obligé de s'infliger à lui-même l'humiliation de remettre son commandement, tandis qu'il prête une oreille inquiète aux bruits d'émeute qui viennent de sa capitale.
Là, un roi casqué et solide, qui chemine à la tête de ses régiments, dont le nom figure sur tous les ordres, qui anime tout de sa présence, et qui n'a pas à s'inquiéter de ce qui se passe derrière lui, car derrière lui, c'est le silence et le dévouement ; ce sont les bataillons qui se forment, dociles et ardents, dans un ordre prévu d'avance, avec des ressources préparées d'avance, et prêts à venir combler les vides pratiqués par la mort !
Et maintenant, poursuivons encore cette lugubre comparaison. Pourquoi se battent les Français ? Ils n'en savent rien. On leur a dit qu'ils se battaient parce que le roi de Prusse avait refusé de recevoir leur ambassadeur! C'est un bien petit prétexte pour justifier de si grands sacrifices. On leur a dit, pour les diviser, qu'ils se battaient afin de permettre à Napoléon III de reprendre le pouvoir absolu? Ils ne comprennent pas, puisque, trois mois auparavant, un plébiscite a fortifié
l'Empire. On n'a pas pu leur montrer la frontière envahie, l'intégrité du sol national menacée. En somme, ils se battent parce que, quatre ans auparavant, les Prussiens ont battu les Autrichiens, et parce que nous n'avons pas su tirer notre épingle du jeu.
Aux Allemands, au contraire, on a pu dire qu'ils étaient attaqués sans motif; que nous en voulions à leurs provinces; qu'il s'agissait d'abattre l'ennemi héréditaire; qu'il s'agissait de conquérir la paix, impossible à conserver avec les ambitions françaises ; qu'il s'agissait, enfin, de fonder l'unité nationale si longtemps et si vainement réclamée ! Dans toutes les paroisses, du haut de toutes les chaires, leurs pasteurs leur ont expliqué pourquoi ils partaient, leur ont paraphrasé la vieille harangue classique des Germains : « Ituri in hostem, poster os et majores vestros cogitate. En allant au combat, songez à vos pères et à vos enfants. » Par la main de leurs prêtres et de leurs pasteurs, leur Dieu les a bénis et leur a promis les récompenses célestes, pour le cas où ils ne pourraient pas jouir des récompenses terrestres que leurs Princes leur promettent. Et ils marchent, unis, sachant ce qu'ils vont faire, sachant pourquoi ils marchent. Voilà pour les deux nations. Voici maintenant pour les deux armées.
Du côté des Français, moins de 250,000 hommes, répartis en huit groupes, sur une ligne immense. Du côté des Allemands, plus de 800,000 hommes, arrivant en trois groupes imposants et serrés. Les Français n'ont pas pu accomplir leur mobilisation dans le temps qu'ils avaient prévu. Les Allemands ont accompli leur mobilisation en moins de temps qu'ils le prévoyaient. Les Français, chez eux, manquent encore d'une partie du matériel indispensable. Les Allemands arrivent, pourvus de tout. Il y a un détail qui me frappa, dès les premiers jours de la guerre, que j'ai indiqué en passant,