‹ Mes souvenirs (volume 3)Chapitre 114 sur 309 · LES DEUX ARMÉES · texte numérisé non relu

LES DEUX ARMÉES

et sur lequel je veux insister, parce que, pour moi, il suffit à marquer, par un signe extérieur, la différence profonde des deux esprits militaires, allemand et français. J'ai dit qu'un de mes régiments de chasseurs d'Afrique m'était arrivé en tenue de corvée. Il n'était pas le seul à l'armée.

L'armée française a fait toute la campagne en petite tenue; l'infanterie de la Garde avec ses bonnets de police, l'infanterie ordinaire avec ses képis, car elle s'était débarrassée de ses schakos ; la cavalerie avec ses coiffures, mais avec ses vestes. Je sais, comme tout le monde, que rien n'est incommode comme le bonnet à poil par exemple, et que si le schako peut garantir d'un coup de sabre, cet avantage aléatoire est plus que compensé par la gêne qu'il cause dans les marches. Cependant les armées impériales, au commencement du siècle, se présentaient toujours au combat en grande tenue, avec les bonnets à poil, avec des schakos plus lourds et plus incommodes que le nôtre. Pourquoi? Parce que le soldat avait la coquetterie de sa tenue; parce qu'il se croyait beau; et plus on se croit beau, mieux on se bat.

Les Allemands, au contraire, sont entrés en France avec des uniformes neufs. Aucun d'eux n'a jamais jeté son casque. Pour tous les combats, ils ont revêtu le grand équipement. Leurs officiers portaient leur écharpe et leurs décorations. Enfin, ils nous avaient pris nos habitudes du commencement du siècle. Si l'on ajoute à cela que leur artillerie était de beaucoup supérieure à la nôtre, comme nombre et comme puissance; que leur cavalerie, après les premières rencontres, se montra mieux exercée que la nôtre paralysée par des règlements surannés, intrépide au feu, mais insuffisante dans l'exploration, et que notre seule supériorité, mais cellelà indéniable, fut l'excellence de notre fusil d'infanterie, on comprendra pourquoi la partie n'était pas plus égale

entre les deux armées qu'elle n'était égale entre les deux nations.

Mais je dois rendre cette justice aux braves gens que j'ai vus autour de moi, de dire que, si les Allemands furent mieux conduits, que, s'ils l'emportèrent sur nous par la préparation matérielle et morale, le soldat français ne leur céda en rien sous le rapport du courage et de l'abnégation. Il fut digne de sa réputation. Il fut digne de ses ancêtres. Tout ce que j'ai vu de l'armée impériale, en 1870, m'a rempli d'admiration et de respect pour le soldat français. Il a été malheureux, mais il a été sublime de valeur et de discipline. Ce n'est pas sa faute s'il a été vaincu, c'est avant tout la faute de toute la nation. C'est aussi, en partie, la faute de ceux qui le commandèrent.

A peine la guerre est-elle commencée que l'Empereur reconnaît le vice de l'organisation primitive. Il réunit en deux armées les sept corps éparpillés. Il en résulte de l'indécision, du flottement, des ordres contradictoires, des tiraillements funestes. Si le maréchal de Mac Mahon perd la bataille de Frœschwiller, c'est, d'un côté, parce que le général de Failly est forcé d'hésiter entre les ordres de son nouveau chef et ceux qu'il continue à recevoir du grand quartier général et qui lui indiquent un autre but. C'est, d'un autre côté, parce que le général Douay ne peut détacher que la division Conseil-Dumesnil de son 7e corps en formation à Belfort, à qui tous les services accessoires manquent, et qui est entraîné par la retraite précipitée du premier.

Si le général Frossard perd la bataille de Spicheren, c'est que le maréchal Bazaine le laisse écraser volontairement, à portée de divisions qui n'avaient qu'à marcher au feu pour changer la défaite en victoire. Et c'est cet homme, qui aurait dû passer le lendemain en conseil de guerre, que les ennemis de l'Empire lui imposent comme généralissime !

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