DÉPART DE M. THIERS
vant les cafés ; mais pas encore cette excitation fébrile qui précède l'émeute; et on ne voyait pas, beaucoup plus que la veille, ces figures sinistres et patibulaires qui, suivant les historiens, sortent de dessous les pavés à l'aurore de toutes les révolutions. On entendait partout battre le rappel, mais la garde nationale, à ce qu'il me sembla, s'empressait très mollement de courir aux armes. Sur la place de la Concorde, je vis défiler le 88e de marche qui allait prendre position sur la rive gauche. C'était un des régiments du général Lecomte; il revenait de Montmartre, où il avait échoué. Les hommes marchaient dans un ordre relatif. Ils avaient l'air d'être tristes, découragés, dégoûtés du métier, comme on dit, mais ne donnaient aucun signe extérieur d'indiscipline. Par contre, les batteries d'artillerie, campées sur l'esplanade des Invalides et dans le jardin des Tuileries, avaient fort bon aspect. L'artillerie est une arme qui résiste mieux que les autres à la désorganisation, parce que la pièce de canon exige la présence d'une quinzaine d'hommes, leur sert de centre d'attraction et de noyau de solidarité.
M. Thiers était encore, à ce moment-là, à Paris et tenait ses assises au palais du ministère des Affaires étrangères, sur le quai d'Orsay. Ce fut vers trois heures et demie seulement qu'ému, troublé, terrorisé par les manifestations d'un bataillon de la garde nationale de Grenelle, qui passait en vociférant sur le quai, il prit la résolution de faire sortir de Paris les troupes régulières qui y étaient stationnées et de les concentrer à Versailles. Il s'y rendit de sa personne, dans sa voiture, enveloppée d'un escadron de cavalerie, passant à chaque instant la tête par la portière, pour crier à son cocher et à son escorte : « Plus vite ! » et ne ralentissant sa course qu'à la montée de Viroflay.
On lui a reproché d'avoir abandonné Paris, pour se donner le plaisir de le reprendre. On a prétendu qu'il
aurait pu et dû concentrer ses forces sur les hauteurs du Trocadéro et de Passy , et s'y retrancher. On a ajouté qu'en agissant ainsi il eût paralysé la Commune, fourni à la partie saine de la population un centre de résistance à sa portée et abrégé, sinon supprimé, les épreuves du second siège. Cette opinion est très discutable. Au 18 Mars, l'armée était à peu près complètement désorganisée. Les officiers ne connaissaient pas leurs troupes, et la plupart d'entre eux n'avaient qu'à titre provisoire le grade des fonctions qu'ils exerçaient. A Versailles même, on vit une division d'infanterie confiée à un capitaine de frégate. Ces officiers n'avaient donc que fort peu de prise sur leurs hommes, et ces hommes, comme l'a prouvé la malheureuse expédition de Montmartre, n'avaient pas l'esprit assez bon, assez militaire pour qu'on pût, sans danger, les exposer au contact de la population civile. Je crois que M. Thiers eut raison de replier l'armée sur Versailles, et de la concentrer autour de l'Assemblée nationale qui allait y arriver; mais je crois aussi que rien ne justifiait l'abandon précipité des forts de la périphérie qu'il ordonna, en apprenant la mutinerie de la garnison du fort de Vincennes. Il était bien inutile, il était même dangereux, infiniment dangereux, de laisser à l'émeute la possession du Mont-Valérien qui nous eût empêchés de nous développer au sud de Paris, pendant qu'au nord étaient développées les lignes allemandes. Si les insurgés fussent restés maîtres du Mont-Valérien, nul ne peut prévoir comment les choses auraient tourné. Ce fut le général Vinoy, je crois, qui, à force d'instances, arracha à M. Thiers le contre-ordre nécessaire à la conservation du Mont-Valérien, occupé par un bataillon de chasseurs à pied sur lequel on comptait peu. On y envoya tardivement le 1 19e, et il s'en fallut de peu que cette opération capitale échouât, car nos soldats, en entrant dans le fort, y précédèrent de peu d'instants les