A TRAVERS PARIS
fédérés , accourant pour s'en emparer et forcés de rebrousser chemin.
Le 19 mars, de très grand matin, on vint me prévenir que l'armée quittait Paris et se repliait sur Versailles. Afin de m'en assurer par moi-même, je descendis jusqu'au pont d'Iéna, et là, je vis passer les derniers pelotons de la brigade du général Lamariouze, suivis d'une section de mitrailleuses qui formait l'extrême arrière-garde. Les troupes marchaient en ordre parfait. L'aspect était bon. Après déjeuner, nous sortîmes, ma femme et moi, en tournée d'exploration. C'était un dimanche, il faisait un temps magnifique. Tout le monde était dehors, sous la première caresse du soleil qui semblait venu pour rappeler au marronnier du 20 mars le rendez-vous traditionnel. Les femmes avaient arboré, pour la première fois, leur toilette printanière. On n'eût jamais dit qu'il venait de se passer des événements aussi importants. Dans les Champs-Elysées, bondés de promeneurs, je rencontrai un camarade.
— Que diable faites-vous ici à vous promener comme de bons bourgeois? dit-il en nous abordant. Vous n'avez pas l'air de vous douter qu'il ne fait plus bon ici pour nous autres. Ces messieurs de l'Hôtel de ville sont en train de cueillir les généraux pour s'en faire des otages. Quant à moi, je décampe, et si j'ai un conseil à vous donner, c'est celui d'en faire autant. Surtout, prenez bien garde aux gares de chemin de fer; elles sont bondées de gardes nationaux qui jettent leurs filets sur les bonnes prises.
L'avis était bon. Le général Chanzy y venait d'être arrêté, et le général Ducrot eût certainement partagé ce sort sans la présence d'esprit d'un de ses aides de camp, qui courut au-devant de lui et l'empêcha de rentrer dans Paris. Vite, nous retournâmes à Passy, pour tout mettre en ordre avant de filer. A côté de chez nous, habitait un vieux cocher de fiacre, ancien volti-
geur au 17* léger en Afrique, mon frère d'armes, par conséquent; en cette qualité, je lui avais rendu quelques petits services et j'étais son client habituel. Je le fis chercher et lui demandai s'il pouvait nous conduire à la gare de Lyon.
— Non, mon général, me répondit-il. Je vous mènerai à Versailles, si vous voulez, mais je ne pourrais répondre de traverser Paris sans accident.
Ce vieux cocher parlait d'or, et nous aurions dû l'écouter. Mais nous tenions à notre chez-nous de Fontainebleau. Les Allemands avaient occupé cette ville, et nous voulions savoir ce qu'ils avaient fait de notre pauvre petite maison, que nous croyions saccagée. Dans un court conseil de guerre que nous tînmes, ma femme et moi, nous résolûmes de remonter la Seine, en bateau-mouche, jusqu'au pont d'Austerlitz, pour de là gagner à pied la gare de Lyon. La traversée se fit sans encombre. Il y avait très peu de voyageurs dans le bateau, et j'eus tout le loisir d'écouter un vieux bonhomme expliquant à un imbécile habillé en garde national les théories de l'avenir : l'impôt progressif, la terre aux paysans, l'usine aux ouvriers. Ce financier a dû mourir depuis, comme Moïse en vue de la Terre promise.
Nous trouvâmes la gare de Lyon encombrée, intérieurement et extérieurement, de fédérés qui regardaient sous le nez tous les voyageurs, avec mission évidente d'arrêter les suspects. Suspect, je ne me figurais pas l'être. J'avais fait mon devoir, je revenais de captivité, je n'avais rien à me reprocher; je ne soupçonnais pas qu'on pût me reprocher quelque chose. J'eus la déception d'apprendre que le service régulier ne fonctionnait pas encore, et qu'il faudrait attendre jusqu'à neuf heures et demie du soir le premier départ pour Fontainebleau. « Allons-nous-en, me disait ma femme, ces horribles hommes me font peur. » Pas de voiture pour revenir