A LA GARE DE LYON
dans l'intérieur de Paris. Nous repartîmes à pied jusqu'à la place de la Bastille. Là, un spectacle lamentable nous attendait. Entre deux haies de gardes nationaux, passaient une centaine de soldats du 88e de marche, désarmés et prisonniers. Ces pauvres diables croyaient se concilier les sympathies de leurs vainqueurs en les acclamant et en agitant leurs képis en leur honneur. Enfin, je découvris un fiacre dont le cocher, pour vingt francs, consentit à nous emmener dîner au Boulevard, et à nous ramener à la gare pour l'heure du départ.
Cette gare, lorsque nous y retournâmes dans la soirée, était, comme dans l'après-midi, occupée militairement. Partout, des faisceaux d'armes. Partout, des factionnaires, aux guichets, aux portes des salles d'attente. Partout, des regards soupçonneux sous lesquels il fallait passer. Heureusement, dans la salle des Pas perdus où l'on délivre les billets , une foule presque compacte s'agitait, gesticulait et criait, dans une atmosphère épaisse à couper au couteau. Elle était composée des fédérés non employés au service de surveillance et fraternisant bruyamment avec des flots de soldats, libérés ou rejoignant les dépôts de leurs corps. Nous nous faufilâmes à travers tout ce monde et nous parvînmes enfin à nous installer dans un compartiment.
Ce n'était pas fini. Toutes les minutes, un fédéré grimpait sur le marchepied et projetait sur nos têtes la lueur de sa lanterne, pour voir s'il yen avait une bonne à marquer. Ces animaux-là nous traitaient un peu plus familièrement qu'on traite les moutons à la Villette, et j'étais partagé entre l'irritation que me causaient toutes ces simagrées et le regret sincère de n'avoir rien dans la physionomie qui rappelle le notaire ou le marchand de parapluies. Le sifflet du train qui partait retentit à mes oreilles comme un cri de délivrance, car, à force de voir trembler mes compagnons de route, je finissais par perdre mon moral. A Charenton, nous respirâmes
librement, en voyant, comble de la honte et de l'humiliation! les casques à pointe. Je ne pardonnerai jamais aux communards l'angoissante sécurité qu'ils m'ont forcé de goûter à cette minute.
Fontainebleau, où nous arrivâmes à plus de minuit, était encore occupé par les Allemands, qui y maintenaient une tranquillité parfaite. Mais il nous fallut faire à pied les trois kilomètres qui nous séparaient de notre maison, placée sur la lisière de la forêt. Elle était intacte. Les Allemands, qui n'aimaient pas le voisinage des grands bois, n'y avaient pas mis les pieds, et le domestique qui la gardait avait passé, dans un calme complet, le terrible hiver. Je poussai un profond soupir de soulagement et de contentement, en retrouvant les objets familiers, témoins muets des années heureuses, et au contact desquels il me semblait déjà que s'apaisaient les émotions violentes récemment traversées. Quatre jours passèrent ainsi, dans un repos qui eût été délicieux si l'esprit eût pu y prendre sa part. Mais comment jouir de la patrie et du home retrouvés, alors qu'on voyait cette patrie se déchirer sous le talon du vainqueur et que dans ce home venaient, à chaque instant, vous atteindre les nouvelles tragiques?
L'amiral Saisset, investi du commandement en chef de la garde nationale parisienne, très brave homme, très estimé et très serviable, mais un peu ardent, s'arrachant à la douleur que lui causait la mort de son fils, avait organisé, pour le 22 mars, une manifestation pacifique qui devait se rendre à la place Vendôme. Les manifestations pacifiques ne réussissent jamais que lorsque les gens contre qui elles sont dirigées sont eux-mêmes pacifiques ; et il était enfantin d'envoyer des bourgeois, les mains dans les poches, se heurter contre des bataillons de fédérés, armés, plus qu'à moitié ivres et bien résolus à ne pas se laisser entamer par leurs frères des classes supérieures. Les fédérés mon-