LES INDICATEURS
la sûreté composée d'hommes dévoués qui trouvaient le moyen de faire, sans encombre et presque journellement, la navette entre Paris et nos camps. Ils nous servaient de reporters, ils nous apportaient les nouvelles de l'intérieur et aussi celles de l'extérieur. Et enfin, ils donnaient la chasse à des collègues envoyés par la Commune jusque parmi nos troupes, afin de chercher, eux aussi, des nouvelles, et de corrompre par la même occasion, si c'était possible, l'esprit du soldat.
C'est par eux que nous apprîmes que les choses se gâtaient à l'Hôtel de ville, et qu'unis dans le succès, les membres de la Commune commençaient à s'entredéchirer dans l'épreuve.
Ils nous racontèrent l'odyssée des francs-maçons; ces braves gens avaient voulu s'entremettre entre Paris et Versailles, promettant de prendre parti pour celui des deux adversaires qui ne voudrait pas faire la paix. Solennellement revêtus de leurs insignes, de leurs tabliers et de leurs équerres, ils s'étaient rendus à l'Hôtel de ville, puis de là, toujours dans le même équipage, sur les remparts d'où ils avaient adressé dans le vide leurs objurgations, et où ils avaient planté leur bannière, que nos obus, sans respect, avaient commencé à déchirer.
Ils nous racontèrent aussi l'embrigadement forcé de tous les hommes valides, sous le drapeau de la Commune, les visites domiciliaires, les exactions de toutes sortes auxquelles se livraient, dans Paris terrorisé, ces purs amants de la liberté, et l'emprisonnement des otages qui commença à s'effectuer au lendemain des premières hostilités, et les mésaventures des délégués à la Guerre, qui passaient avec une déplorable facilité du pinacle à Mazas.
Ils nous dirent enfin les troubles survenus en province et qui, pour la plupart, remontaient déjà à quelques jours dans le passé, les tentatives d'insurrection
à Lyon, où elles échouèrent promptement ; à Limoges, à Marseille, où elles furent plus graves et vigoureusement comprimées par le général Espivent de la Villeboisnet; à Saint-Etienne, où le préfet, M. de l'Espée, fut assassiné après un épouvantable et long martyre, et où son successeur, le comte Ducros, ancien ingénieur en chef des ponts et chaussées, ancien colonel du génie auxiliaire, pendant le siège de Paris, fit montre d'une énergie si admirable, en terrorisant les terroristes, sans verser de sang et par l'unique effet de l'ascendant moral qu'exerce un homme de cœur sur les scélérats qu'il ose regarder en face; à Toulouse enfin, où notre ancienne connaissance, le comte de Kératry, entré avant la fin de l'Empire dans l'orbite de M. Thiers, avait pu, sans effusion de sang, délivrer le général de Nansouty, prisonnier de l'émeute, et ramener le calme.
M. de Kératry avait passé par bien des aventures depuis sa sortie du 3e de chasseurs d'Afrique; il avait été candidat libéral, préfet de police au 4 septembre, démissionnaire, général à titre auxiliaire pendant la guerre. Il était maintenant dans l'administration préfectorale, où plus tard, au 24 Mai, le maréchal de Mac Mahon, qui n'avait pas grand goût pour lui, devait le trouver et le remercier.
Bien qu'attristé et agité par toutes ces nouvelles, ce mois d'avril passé en plein air ne fut mauvais ni pour mes hommes ni pour mes officiers. Les hommes, bien nourris, s'habituaient à leur service et complétaient leur instruction. Quant aux officiers, ils avaient pour les soutenir et les réconforter la persuasion que le gouvernement de leur pays, qui comptait sur eux, ferait tous ses efforts pour détruire ou du moins atténuer les inégalités, les injustices, les déboires dont beaucoup d'entre eux avaient à se plaindre, et qu'il fallait attribuer plutôt au malheur des temps qu'à la méchanceté des hommes.