GRAND OFFICIER
L'avancement prodigué, à Paris et en province, par le gouvernement de la Défense nationale, pour constituer les cadres de ses armées, refoulait, sacrifiait les droits incontestables acquis par les officiers de l'ancienne armée. Un fait mieux que tous les raisonnements expliquera la situation. Au début de la guerre, dans un régiment d'infanterie, un commandant vieux, surmené, se jugeant incapable de faire campagne, permute avec le major qui était jeune, ardent et désireux de tenter la chance des combats. Le nouveau major s'installe bien tranquille dans ses fonctions administratives, et pendant le siège, sans quitter Paris, il est nommé successivement et régulièrement lieutenantcolonel et colonel. Son jeune remplaçant prend part à la bataille de Gravelotte, est blessé, puis capturé. A la paix, il rentre commandant comme devant.
Pour rendre moins choquantes des anomalies de ce genre, M. Thiers fit remonter au 27 octobre précédent, date de la reddition de Metz, une très nombreuse promotion qui aurait dû être datée d'avril, et ainsi il restituait leur rang légitime à des officiers qui, sans cela, eussent été primés par leurs anciens subordonnés.
Je profitai de ces justes réparations. Par un décret du 11 avril, je fus nommé grand officier de la Légion d'honneur. A mon insu, le maréchal Canrobert m'avait proposé à Metz pour cette récompense, et ma nomination, que j'appris par hasard, me causa la plus agréable surprise. J'étais commandeur depuis onze ans, officier depuis seize ans et chevalier depuis vingt-huit ans.
Cependant les travaux du siège du fort d'Issy avançaient rapidement, conduits par le général du génie Séré de Rivière. Le fort était commandé d'abord par l'ancien capitaine du génie Rossel, qui l'avait fait réoccuper par le colonel Eudes, après un premier abandon.
Le 30 avril, le major de tranchée du général de Cissey, le colonel Leperche, ayant sommé la garnison
de se rendre, Rossel lui répondit : « La première fois que vous vous permettrez une sommation aussi insolente, je ferai fusiller votre parlementaire. » Cette lettre commençait par ces mots usités entre anciens élèves de l'École polytechnique : « Mon cher cama rade. » Elle valut à son auteur une réponse foudroyante du colonel Leperche et le poste de délégué à la Guerre de la Commune, en remplacement de Cluzeret. Mais, comme nos soldats poussaient la tranchée entre le fort d'Issy et les remparts de Paris, dans l'intention de cerner, de capturer la garnison du fort, et comme, le soir du 8 mai, ils n'avaient plus qu'une centaine de mètres de tranchée à creuser pour rendre l'investissement complet, la garnison profita de cette langue de terre pour s'échapper, pendant la nuit. Et le lendemain, 9 mai, le 2e corps entrait dans le fort d'Issy, après s'être aperçu qu'il était abandonné. Il attaquait aussitôt le fort de Vanves.
Le lendemain de la reddition du fort d'Issy, je recevais les corps d'officiers des deux régiments de dragons, qui venaient remplacer les régiments de gendarmes à ma 2e division. Je leur parlai naturellement du succès que nos troupes venaient de remporter, et je fus assez surpris de l'air froid, contraint et chagriné avec lequel m'écoutait un des deux colonels. Je m'informai, et j'appris que cet officier, qu'il est inutile de nommer, était tout à fait sûr, mais qu'en même temps il était propriétaire à Paris de plusieurs beaux immeubles, et qu'en lui le propriétaire et le soldat se livraient un combat terrible. Comme soldat, il désirait la victoire; comme propriétaire, il la redoutait, car il avait peur qu'on abîmât ses maisons pour les reprendre.
La prise du fort d'Issy permettait maintenant au 4e et au 5e corps de s'avancer sur Auteuil et la Muette. Pendant la nuit qui précéda leurs premiers mouvements, je fis une diversion commandée, en face de moi.