LE COLONEL BEAUPRÊTRE
le grand chef religieux, politique et militaire des Ouled- Sidi-Cheikh, qui avait combattu avec nous lors de la prise d'Ouargla et en avait chassé le faux chérif, Mohammed-Ben-Abdallah , l'instigateur des troubles de 1 85 1 , terminés par la conquête de Laghouat dont je fus le premier commandant supérieur. En récompense de ce beau fait d'armes, Si-Hamza reçut le commandement de tout le Sud algérien avec le titre de khaliffa. Satisfait d'une situation qui lui rapportait de très gros profits, il se montra zélé et fidèle. Il mourut en 1861 et fut remplacé par son fils, Sidi-Abou-Beker, qui, lui, ne reçut que le titre de bach-agha. Néanmoins, il nous servit avec la même fidélité que son père; mais il mourut en 1862, au bout d'un an, et il eut pour successeur son jeune frère, Si-Sliman, lequel, sans expérience et sans prestige, se laissa dominer par ses deux oncles, les frères du grand Si-Hamza, qui s'appelaient Si-Salâ et Si-Zoubir, deux fanatiques irréductibles qui l'entraînèrent dans la révolte et avec lui toute la confédération des Ouled-Sidi-Cheikh.
Le maréchal Pélissier ne prit pas d'abord au tragique cette insurrection , et se borna à prescrire quelques mesures qui, par leur insuffisance, avivèrent l'incendie au lieu de l'éteindre. L'une d'elles fut une expédition imprudente du colonel Beauprêtre, commandant le cercle de Tiaret, qui se porta rapidement sur Géryville à la tête d'une centaine de fusils, les seuls dont il pût disposer. J'ai déjà évoqué dans un volume précédent cette figure originale de soldat africain. C'était un enfant de l'Auvergne, qui avait végété longtemps dans les grades infimes et qui, un beau jour, révéla des qualités extraordinaires d'énergie et d'intelligence, et parvint rapidement du grade de sous-officier à celui de colonel. On l'avait envoyé commander, comme adjudant sous-officier de zouaves, le petit poste de Dra-el- Mizan, perdu au fond de la Kabylie. Là, à force d'au-
dace, de sens politique et d'esprit de justice, il devint plus qu'un roi, presque un dieu pour toutes les populations qui dépendaient de lui. Il inspirait une telle terreur et un tel respect que, pour faire taire leurs enfants, les femmes kabyles n'avaient qu'à dire : « Prends garde, je vais chercher Beauprêtre. » Et devant ce nom redouté, le moricaud devenait aussi soumis que l'était son père. Lorsque la Kabylie se souleva, le territoire que commandait Beauprêtre resta un îlot pacifié. Beauprêtre était devenu, d'ailleurs, un vrai Kabyle ; il parlait la langue et portait le costume du pays. Il se brûla vis-à-vis de ses administrés dans d'assez piquantes circonstances.
On sait que, pour éviter des éclaboussures que leur religion transforme en souillures, les musulmans s'accroupissent lorsqu'ils, veulent satisfaire certain petit besoin. Un jour, Beauprêtre s'oublia jusqu'à rester debout. Il perdit du coup toute son influence et réclama lui-même son changement. Il est inutile d'ajouter que cette négligence ne nuisit pas à son avancement.
Beauprêtre avait appris à ne douter de rien, et comme le maréchal Pélissier, il croyait au prestige irrésistible de son nom. Il partit avec ses cent fantassins et fut assailli, avant d'arriver à Géry ville, par une véritable armée de révoltés. L'héroïque petite troupe brûla jusqu'à sa dernière cartouche et fut détruite jusqu'au dernier homme. Si-Sliman et un grand nombre de ses partisans trouvèrent la mort dans cette lutte inégale ; mais leur mort ne compensait pas celle de Beauprêtre, tué un des premiers, et celle de ses braves et malheureux compagnons.
Cette affaire, exploitée comme un succès remporté sur les chrétiens, retentit dans toute l'Algérie et fut encore aggravée par la mésaventure d'un escadron de spahis envoyé à Taguine, attaqué et obligé de battre rapidement en retraite, en laissant sur le terrain de