‹ Mes souvenirs (volume 3)Chapitre 13 sur 309 · LE MARÉCHAL PÉLISSIER · texte numérisé non relu

LE MARÉCHAL PÉLISSIER

cembre 1 85 1 , le comte de Morny prouvait à ses deux interlocuteurs qu'il avait fait son profit de leurs conseils, en arrêtant ceux qu'ils lui avaient désignés et en les arrêtant eux-mêmes.

En recevant, comme le couronnement de sa glorieuse carrière , le gouvernement général de l'Algérie , le maréchal Pélissier avait réalisé le rêve de sa vie, un rêve caressé pendant trente ans, depuis le jour où, capitaine, il avait mis le pied sur la terre d'Afrique avec la première colonne française qui l'aborda. A cette époque, du reste, le gouvernement de l'Algérie était, parmi les hautes fonctions dont disposait l'Empire, la plus ambitionnée. Le Gouverneur général faisait figure de souverain : palais somptueux, traitement énorme, courtisans respectueux, armée magnifique et docile, il avait tout ce qui peut enivrer un mortel; et, ce qui valait mieux encore, ce qui séduisait surtout les âmes un peu hautes, il possédait une quasiindépendance, une initiative presque sans contrôle, la possibilité d'appliquer des idées fécondes, le pouvoir de faire le bien.

Hélas ! le maréchal Pélissier, quand il marcha dans son rêve étoile, n'en pouvait presque plus savourer la réalisation. Le vigoureux capitaine qui quittait naguère la province d'Oran pour aller prendre Sébastopol, avait beaucoup vieilli. Marié très tardivement à une jeune et charmante Espagnole, Mlle de la Pena, il en avait eu une fille, délicieuse enfant, dont il avait fait son tyran, celui de toute sa maison et de tout son étatmajor. Mais il avait poursuivi avec trop d'ardeur et de persévérance l'espoir de laisser derrière lui un héritier mâle à qui il pût léguer son titre et sa fortune.

Alourdi, empâté, somnolent, il s'en remettait au prestige de sa gloire et au souvenir de ses actes passés d'implacable rigueur, pour maintenir l'Algérie dans le calme et la soumission. Il n'avait jamais aimé beau-

coup le travail et ne l'aimait plus. Les occupations sérieuses le fatiguaient , il les écartait , cueillait les roses du pouvoir et en dédaignait les épines. Mais très jaloux de ses prérogatives , quoique ne les exerçant pas, il n'en déléguait aucune, et ses subordonnés, pour échapper aux éclats de ses terribles colères, se gardaient bien d'imprimer aux choses de la colonie une impulsion qu'il était incapable de leur donner; de sorte que tout allait à vau-l'eau, au petit bonheur, chacun restant cantonné dans ses fonctions, sans se soucier de l'harmonie de l'ensemble et des règles de l'alignement général. Tant et si bien qu'un beau matin de mars 1864, on se réveilla avec une insurrection sur les bras : le Sud était soulevé.

En Algérie, les révoltes du Sud ont toujours eu une gravité particulière. C'est du Sud que sont parties toutes les grandes invasions qui ont conquis le littoral méditerranéen. C'est du Sud que les Arabes, toujours frémissant sous notre joug, attendent la délivrance. Leurs légendes la leur annoncent , et quand l'Arabe entend gronder l'insurrection dans les profondeurs embrasées du Sahara, il dresse la tête et se demande si ce n'est pas le Moul-Saâ, le maître de l'heure, le libérateur annoncé qui vient.

Quelles étaient les causes de ce nouveau soulèvement? Exactement les mêmes que celles des révoltes antérieures : les intrigues de quelques fanatiques exploitant le sentiment religieux des populations et leur haine contre le Chrétien envahisseur, le mécontentement des grandes familles aristocratiques, privées par nos préjugés démocratiques de l'influence séculaire qu'elles avaient exercée, remplacées par des hommes de peu, sur la fidélité desquels nous avons toujours niaisement compté, et dégoûtées de notre domination, parce que nous les avions systématiquement évincées.

Mes lecteurs n'ont sans doute pas oublié Si-Hamza,

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