LA SEMAINE SANGLANTE
Allemands. Je n'y assistai pas. Il me suffit d'indiquer que le général de Ladmirault par le nord, les généraux Clinchant et Douay par l'ouest, et le général de Cissey par le sud, poussant chacun droit devant soi, acculèrent peu à peu l'insurrection sur les hauteurs du Père-Lachaise, où elle eut les dernières convulsions de son agonie. D'autres plumes ont raconté les massacres des otages, de l'Archevêque, de M. Bonjean, du curé de la Madeleine, des gendarmes. Mais ce que je vis de la Semaine sanglante suffit à me plonger dans un profond sentiment de désespoir et de terreur, et à expliquer les sévérités de la répression. Je vis, du sommet des collines où je circulais avec mes cavaliers, flamber Paris. Le spectacle était horrible et grandiose. Pendant le jour, sous le soleil impassible de mai, c'était une voûte colossale de fumée noire, où tourbillonnaient les cendres des papiers brûlés et qui s'étendait, comme un dôme de catafalque, sur la Capitale pleine de rumeurs des détonations et de cris de rage. Pendant la nuit, le dessous de ce dôme s'illuminait des éclats rouges des fournaises, tandis qu'au-dessus, là-haut, la lune semblait passer, narquoise, sur le cataclysme. Et je songeais que pendant que des Français brûlaient Paris, les officiers prussiens regardaient tranquillement, les deux mains sur leur sabre, l'épouvantable complément de leur victoire.
Je songeais encore à tous les scandales qui, à travers l'Histoire, sont venus fondre sur ce coin de terre où bat le cœur du pays, où vivent tant de nobles dévouements, tant de vertus impuissantes, périodiquement foulés aux pieds par quelques poignées de misérables qu'on appelle le peuple de Paris et qui n'en sont que la lie, gredins cosmopolites et sans patrie, qui auraient appelé sous nos yeux les Allemands, si les Allemands les avaient écoutés, comme leurs pères appelaient les Anglais en 14 19 et les Espagnols en 1488.
Comme le feu avait été mis un peu dans tous les quartiers, de l'endroit où nous étions, l'incendie semblait s'étendre sur Paris tout entier, et quand nous y pénétrâmes à notre tour, plus tard, nous fûmes surpris et charmés de voir que , malgré son immensité , le désastre était moins grand que nous avions cru. Les moyens de combattre le fléau faisaient à peu près complètement défaut ; le régiment des sapeurs-pompiers était complètement désorganisé, et la Commune s'était emparée de tout son matériel. Mais, de toutes les parties de la province, accoururent bientôt des détachements de sapeurs-pompiers, et, comme on ne pouvait pas entrer dans Paris sans laissez-passer, je consacrais chaque jour des heures à voir défiler ces braves gens qui venaient aider les habitants des quartiers à maîtriser les flammes.
Je vis encore une autre catastrophe terrifiante, dans les derniers jours de la semaine. Le fort de Bicêtre tenait toujours, et, comme le fort voisin nous appartenait, les deux forts avaient entamé un duel d'artillerie dans lequel Bicêtre avait le dessous. J'avais de ce côté deux régiments de cavalerie et une batterie à cheval, et j'allai voir comment les choses se passaient. Quand j'arrivai, mes dragons venaient d'avoir un engagement assez vif avec les fédérés, qui leur avaient tué un sousofficier et blessé trois hommes à pied. La batterie tirait sur la porte du fort, par laquelle on voyait filer les hommes les uns après les autres. Enfin, le silence se fit, les fédérés avaient disparu, le fort semblait vide. Tout d'un coup, il nous sembla que la terre tremblait et s'entr'ouvrait sous nos pieds. Nous oscillâmes sous le vent d'une explosion formidable, et nous fûmes ensevelis dans un nuage de fumée et de poussière, en même temps que de grosses pierres volaient par- dessus nos têtes. Le fort de Bicêtre sautait.
Le colonel du 7e de chasseurs, le colonel Mieulet de