‹ Mes souvenirs (volume 3)Chapitre 141 sur 309 · LA RÉPRESSION · texte numérisé non relu

LA RÉPRESSION

Ricaumont, un ancien hussard, encore très vert sous ses cheveux blancs, y courut au galop, suivi de quelques hommes de son régiment, et franchit, pour y entrer, un monceau de décombres. Les dégâts étaient moins grands que nous le craignions; un bastion seulement avait sauté. Nous trouvâmes dans le fort trois hommes, deux Italiens et le gardien, qui étaient vraisemblablement les auteurs de l'explosion. J'aurais pu, et peutêtre dû, faire sur-le-champ passer par les armes au moins les deux étrangers dont la présence était sans excuse. Je me contentai d'envoyer les trois hommes rejoindre le troupeau des prisonniers à Versailles , où ils se sont expliqués avec les conseils de guerre. L'explosion avait été assez forte pour briser toutes les vitres des maisons à plus d'un kilomètre à la ronde.

La conquête de Paris coûta à l'armée française environ 7,000 hommes. Elle coûta beaucoup plus aux soldats de la Commune. Mais les éléments de statistique font défaut pour établir exactement leurs pertes. Nul ne sait le nombre des gens qui furent tués pendant l'action ou fusillés sommairement après. Ce nombre d'ailleurs grandit chaque année, sous la plume et sous la langue des hommes qui exploitent ce souvenir. Je crois qu'à ce moment-ci nous sommes à 35,000. Cela me paraît très exagéré. J'en parle d'autant plus librement que je ne suis pas entré dans Paris pendant la répression de la Commune. Je n'avais d'autre mission que d'empêcher les communards de s'échapper; aucun d'eux ne s'échappa, mais je n'en fis pas fusiller un.

Il est certain que la répression fut sanglante. Il est certain qu'il y eut des victimes innocentes; et pouvaitil en être autrement au milieu de ce désordre, de cette confusion, avec des soldats qui voyaient tomber leurs camarades et qui par ce fait étaient disposés à tout massacrer devant eux ? Il est certain aussi que la répression ne fut pas uniforme. Le Maréchal, qui avait établi m. 19

son quartier général au ministère des Affaires étrangères, fut très humain, ordonnant partout de réserver les prisonniers pour la justice, mais ne parvenant pas à empêcher l'exécution sommaire des insurgés, pris les armes à la main, et le nombre de ces derniers fut très élevé, surtout dans la sphère d'action du 4e corps, général Douay, et du 2e, général de Cissey.

Au Ier corps, général de Ladmirault, et à la réserve, général Vinoy, il n'y eut aucun excès, ni de sévérité, ni d'indulgence. Les troupes les plus clémentes furent celles du 5e corps, général Clinchant. Leur chef leur avait donné à cet égard des ordres très précis. En somme, grâce à d'obscures influences et à de puissantes recommandations, les personnages les plus compromis de l'insurrection échappèrent au châtiment qu'ils méritaient, à l'exception de Rossel, Raoul Rigault, de Ferré et de Delescluze qui, lui du moins, eut le courage de se faire tuer. Et non seulement ils échappèrent, mais nombre d'entre eux ont su se refaire une carrière dans laquelle la part qu'ils ont prise à l'insurrection leur compte, comme les campagnes comptent aux soldats.

On avait remis à tous les commandants de corps un certain nombre de photographies représentant les gens qu'il importait de ne pas laisser échapper. Je regrette de ne pas avoir conservé les miennes. J'y retrouverais certainement, encore parées des grâces que leur a ravies un quart de siècle, quelques têtes devant lesquelles les hommes d'ordre s'inclinent aujourd'hui.

Lorsque la Semaine sanglante fut terminée et avant de disloquer l'armée qui venait de reconquérir Paris, M. Thiers voulut la présenter aux Parisiens, dont les uns avaient été délivrés et les autres vaincus par elle; et une grande revue fut organisée à Longchamps. L'armée de Versailles y parut telle qu'elle était, en guenilles. Mais elle avait bon air, malgré sa tenue for-

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