‹ Mes souvenirs (volume 3)Chapitre 16 sur 309 · LE MARÉCHAL DE MAC MAHON · texte numérisé non relu

LE MARÉCHAL DE MAC MAHON

le donner jadis, pour commander les cavaliers arabes auxiliaires de Laghouat (le Maghzen). Très courageux, très orgueilleux, inquiet, jaloux des faveurs que nous prodiguions à ses inférieurs, il avait donné des signes d'indocilité qui avaient amené son internement à La-* ghouat. Il s'en échappa, se déclara tout à fait et devint l'un de nos plus redoutables adversaires. Il fut tué sous Laghouat. Chevalier de la Légion d'honneur, il avait attaché à la queue de son cheval la croix qu'il portait naguère avec orgueil. Pour apprécier sainement l'attitude de ces chefs qu'on était tenté de qualifier de trahison, il faut se souvenir qu'alors ils comprenaient très peu les bienfaits de la civilisation que nous leur apportions, et qu'en somme ils défendaient l'indépendance de leur pays.

Ce fut le maréchal de Mac Mahon qui succéda au maréchal Pélissier, comme gouverneur général de l'Algérie, trente-quatre ans après avoir, comme lui, débarqué sous les murs d'Alger. Il prit possession de son commandement au mois de septembre, se rendit de sa personne sur le théâtre des opérations, les relia ensemble et écrasa définitivement l'insurrection en deux mois, justifiant ainsi la haute récompense accordée à ses magnifiques services, la confiance de l'Empereur et celle de l'armée.

En lui remettant le commandement, le général de Martimprey, qui avait fait l'intérim, demanda à quitter l'Afrique, non par susceptibilité, certes, ni par dépit de redevenir le second , après avoir été le premier , mais parce qu'il ne voulait pas se condamner au poste de sous-gouverneur perpétuel. Il était, en outre, surmené, exténué par les excès de travail, et s'il n'eût pas voulu se donner l'air d'un mécontent , si surtout sa grande perspicacité ne lui eût pas fait prévoir et prédire, six années d'avance, une crise dans laquelle il pensait qu'on aurait besoin de ses services, il eût pris sa retraite m. 3

définitive et eût quitté, la mort dans l'âme, une carrière qu'il adorait. Il rentra en France, alla commander à Metz, où une cruelle maladie vint bientôt le frapper. Il est mort, il y a douze ans, à l'Hôtel des Invalides, dont il a été le dernier gouverneur. C'est l'âme la plus haute et le cœur le plus excellent que j'aie connus.

Le maréchal de Mac Mahon prit pour sous-gouverneur et chef d'état-major général le général Desvaux, que mes lecteurs connaissent depuis longtemps. Nul plus que lui n'était en état de remplir magistralement des fonctions qu'il devait pourtant bientôt quitter dans les circonstances que je raconterai. C'était l'étude et la compétence faites homme : finances, eaux et forêts, ponts et chaussées, douanes, mines, il possédait tout cela sur le bout du doigt, de façon à en remontrer à tous ses chefs de service, et le Maréchal avait en lui un collaborateur dévoué et encyclopédique. Il fut remplacé à Constantine par le général Périgot, vieil Africain de la bonne école, qui devint plus tard le beau-frère du général Ducrot.

Le maréchal de Mac Mahon tenait à remplacer le général Yusuf qui commandait la division d'Alger. Les deux hommes se connaissaient depuis fort longtemps. Depuis les commencements de la conquête, ils avaient combattu côte à côte dans de très nombreuses expéditions. En 1836, au premier siège de Constantine, le capitaine de Mac Mahon était attaché à l'état-major du maréchal Clauzel, en même temps que le colonel Yusuf était nommé bey de Constantine. Vingt ans plus tard, en 1856, chacun d'eux, à la tête d'une division, avait coopéré à la conquête du massif du Djurjura. Et pourtant, ce parallélisme de leur carrière n'en avait jamais fait des frères d'armes, et le Maréchal avait contre le général des préventions que je ne me suis jamais expliquées. Mais, comme il était foncièrement juste, il ne voulait pas que le départ du général Yusuf

Page 1