PAUVRE YUSUF
ressemblât à une disgrâce. Il fit valoir cette considération, qu'à un système nouveau, il fallait des hommes nouveaux; qu'en cas de guerre, la place du général Yusuf était à la tête de toute la cavalerie légère, en avant de toute l'armée française, et demanda pour lui un commandement en France. Mais le pauvre Yusuf ne l'entendait pas de cette oreille-là; il tenait passionnément à l'Afrique, qu'il considérait comme sa vraie patrie, et l'idée seule de quitter sa délicieuse habitation de Mustapha le plongeait dans le désespoir. Il avait pour lui le ministre de la guerre, le maréchal Randon, qui l'avait vu à l'œuvre, et l'Empereur lui-même, c'est-à-dire le général Fleury, mon prédécesseur dans les fonctions de secrétaire du colonel Yusuf, et qui avait conservé à son ancien chef toute son amitié et toute sa reconnaissance.
Ces protections durent s'effacer devant la volonté du maréchal de Mac Mahon et devant la nécessité de lui laisser le choix de ses collaborateurs. Le général Yusuf, qui était venu plaider inutilement sa cause luimême, à Paris, obtint pour toute faveur le droit de choisir son commandement. Il demanda et obtint de suite la division de Montpellier qui était vacante; le climat de cette ville, rappelant de loin celui de l'Afrique, convenait à sa santé et à celle de Mme Yusuf. Par une bizarrerie de la destinée, il devenait ainsi le subordonné d'un de ses anciens chefs d'escadrons, le général de Montauban, fait comte de Palikao après le succès de l'expédition de Chine, et commandant à Lyon le 4e corps d'armée, dans le ressort duquel se trouvait la division de Montpellier.
Le général Yusuf fut accueilli de manière à le dédommager de son départ de l'Afrique. Mais bientôt il fut envahi par une maladie de langueur et mourut à Cannes, où il était venu chercher le repos et la santé. On a dit et on a cru qu'il avait succombé au chagrin causé par son départ de l'Algérie. C'est, du moins, la
version de Mme Yusuf , qui, dans son inconsolable douleur, a toujours rejeté sur le maréchal de Mac Mahon la responsabilité de cette mort. Mais je crois qu'il y a là quelque exagération, et les meilleurs amis du général affirment qu'il était déjà profondément atteint, avant qu'il fût même question de sa rentrée en France.
Ce fut le général de Wimpffen qui remplaça à Alger le général Yusuf, sans parvenir à le faire oublier. Il était à ce moment-là en très grande faveur. En Crimée, à la tête d'une brigade de réserve, il avait été mis à la disposition du général de Mac Mahon, pour appuyer l'assaut de Malakoff . Puis il était passé dans la Garde comme général de brigade, et à la fin de la campagne d'Italie, quoique très jeune divisionnaire, il avait été désigné pour commander le corps de débarquement qui devait opérer contre la Vénétie. Ce n'était pas un officier général sans mérite, loin de là; il avait de la valeur et du métier; mais chez lui, le caractère n'était pas à la hauteur de l'intelligence, et il lui manquait certaines habitudes de correction indispensables dans une situation aussi élevée que la sienne. Le Maréchal l'avait appelé auprès de lui à cause du souvenir de Malakoff, et il dut l'en éloigner plus tard, en l'envoyant commander la province d'Oran. Nous le retrouverons dans la suite à Sedan, où il joua un rôle néfaste, sans que pourtant les malheurs de cette journée lui soient uniquement imputables. Arrivé la veille au milieu de l'armée, il eut la légèreté de réclamer, en vertu d'une lettre de service, au moment où le maréchal de Mac Mahon fut blessé, un commandement auquel rien ne l'avait préparé, et de contribuer au désastre, en faisant suspendre le mouvement de retraite qui pouvait probablement sauver l'armée. Mais que dire du ministre qui l'avait choisi dans des conditions aussi lamentables ?
D'après un roulement traditionnel et invariable, les brigades de cavalerie de la Garde tenaient garnison