MON COLLÈGUE
me parler de ce rappel, pendant mon séjour à Stockholm. Tout fut inutile, et, malgré son vif déplaisir que je partageais , d'ailleurs , l'attaché militaire dut rentrer en France. Je crois que le véritable auteur de sa mésaventure était notre ministre plénipotentiaire à Stockholm, le comte de Gobineau, qui dissimulait soigneusement la part qu'il y avait prise.
Le comte de Gobineau passait pour un de nos bons agents. Il était spirituel et lettré. Il arrivait tout récemment de Téhéran, où il avait représenté assez longtemps son pays, et d'où il rapportait des œuvres historiques légitimement prisées. Il avait espéré être chargé de l'ambassade extraordinaire pour le couronnement du Roi, et en recueillir quelques avantages de carrière, au moins honorifiques. Il me voyait donc arriver sans enthousiasme, et se consolait à peine par la perspective des bourdes et des impairs que ne pouvait manquer de commettre un général, un homme qui n'était pas de la carrière, transporté dans un milieu si nouveau pour lui. Nos relations furent courtoises, mais peu cordiales. Il n'était pas venu m 'attendre à la gare. J'aurais trouvé cela tout naturel, s'il n'avait pas eu le soin de faire souligner son absence, en chargeant l'attaché militaire de m'en fournir une explication qui n'était même pas un prétexte. Dans la journée, il vint me rendre visite à mon hôtel, et, de l'air du monde le plus détaché, il me demanda quand je voulais qu'il me présentât au Roi. Sans rien connaître des usages diplomatiques, il me sembla pourtant que je ne devais pas être assimilé à un touriste, qui se fait introduire auprès d'un souverain par le représentant de son pays. Je répondis évasivement qu'un peu étourdi de mon voyage, j'avais besoin de me reconnaître moi-même, avant de prendre aucune détermination. Et, moins d'une heure plus tard, j'étais reçu, de la manière la plus aimable et la plus affable, par le ministre des Affaires étrangères, M. Bjcernst-
jerna, qui, après les premiers compliments d'usage, me dit :
— Je vais prendre les ordres du Roi pour savoir le jour où Sa Majesté pourra vous recevoir.
— Il n'est donc pas nécessaire d'attendre l'arrivée des autres envoyés extraordinaires, pour cette réception?
— Nullement. Vous êtes arrivé le premier; vous serez reçu le premier, et seul.
Je l'informai de ma conversation avec M. de Gobineau, et de la prétention affichée par ce dernier de me présenter lui-même.
— Gardez-vous bien, me dit le ministre, de consentir à cette démarche. Elle est contraire à tous les usages, et constituerait un précédent fâcheux.
C'était bien mon avis, et au cours de la visite que je rendis à M. de Gobineau, dans les vingt-quatre heures, je ramenai la conversation sur ce sujet, et je m'offris le plaisir de faire remarquer à un homme de la carrière que sa proposition avait été insolite. Mais j'eus le sentiment que notre chargé d'affaires ne se transformerait pas volontiers en guide bienveillant, pour m'éviter les faux pas.
Comme la cérémonie du couronnement avait été fixée au 1 1 mai, mes nouveaux collègues arrivèrent l'un après l'autre, le 8 et le 9. Mais j'eus l'honneur d'être reçu le 8, à deux heures de l'après-midi, seul, avec tout le cérémonial traditionnel, par le roi Oscar II. Un maître des cérémonies vint me chercher à mon hôtel, et nous partîmes, dans une voiture de la Cour, admirablement attelée, moi sur la banquette de derrière, et lui sur la banquette de devant. Dans une voiture semblable étaient montés mes deux officiers, accompagnés de deux officiers suédois, un colonel et un lieutenant du 2e régiment de la Garde, mis à ma disposition pour toute la durée de mon séjour. Enfin, un