AUDIENCE SOLENNELLE
détachement de cavalerie escortait les deux voitures.
Avouez que, traversant dans cet apparat la ville qu'on a appelée la Venise du Nord, la cité imposante et coquette, qui se baigne à la fois dans les vagues de la Baltique et dans les eaux douces du lac Mcelarn, assise sur huit îles, avec ses canaux où circulent des multitudes de barques et de bateaux à vapeur, avec ses rues qui enjambent les canaux sur des ponts élégants, avec ses places peuplées de statues, où est coulée en bronze l'histoire d'un peuple qui fit trembler l'Europe ; avouez que le pauvre petit spahi de 1839 aurait été jusqu'à un certain point excusable s'il s'était figuré qu'il était quelqu'un.
Nous montâmes au Palais Royal, vaste édifice moderne, bâti sur une éminence d'où il domine toute la ville. Dans la cour d'honneur, un bataillon d'infanterie de la Garde attendait, avec colonel, drapeau et musique. Il me rendit, à mon arrivée, les honneurs militaires, les soldats présentant les armes, les tambours battant aux champs et la musique jouant un air dans lequel il me sembla reconnaître la marche de Faust : « Gloire immortelle de nos aïeux. » Je n'en jurerais pas cependant, mais à coup sûr ce n'était ni l'air de la « Reine Hortense » qui avait cessé d'être notre chant national, ni la « Marseillaise » qui ne l'était pas encore, et qui n'avait pas conquis, à ce moment, l'honneur de figurer sur les cartons des orchestres militaires des monarchies. Au pied de l'escalier, je fus reçu par les pages du Roi, groupe de jeunes gens appartenant aux meilleures familles du royaume, et tout à fait gentils avec leurs cheveux blonds et leurs yeux bleus, dans leur costume d'apparat, moitié militaire et moitié de Cour. Ils me conduisirent jusqu'à la porte de la première galerie intérieure et me remirent entre les mains de deux maîtres de cérémonies, portant la longue baguette d'or, Je traversai, derrière eux, cette galerie, entre deux haies
formées par une compagnie de trabans qui présentaient le sabre, non pas comme chez nous, le poing à la hanche et l'arme contre l'épaule, mais le bras tendu et l'arme droite. Ces guerriers, immobiles comme des statues, portaient exactement le costume du temps de Charles XII! Vaste tricorne bordé, avec une des pointes en avant; tunique militaire gros bleu, avec larges parements rouges galonnés, par l'échancrure de laquelle apparaissait la veste jaune. Par-dessus l'habit, épais ceinturon soutenant le sabre à grosse coquille de cuivre, culotte en peau jaune, collante et se perdant dans la botte à chaudron. On eût dit que ces souvenirs vivants des temps héroïques de la Suède attendaient et précédaient le héros que chanta Voltaire. Au bout de la galerie, les maîtres de cérémonies me quittèrent, et les chambellans m'introduisirent dans un salon d'attente, précédant le cabinet du Roi. Au bout de quelques minutes, la porte de ce cabinet s'ouvrit, et je me trouvai en présence de Sa Majesté Oscar II.
J'exécutai avec correction les trois saluts successifs, prescrits par le cérémonial, et, sans trop me troubler, je débitai mon petit discours.
Il se résumait en ceci, que M. Thiers, chef du gouvernement français, m'avait chargé de présenter ses hommages à Sa Majesté, et de lui dire expressément que rien ne lui tenait plus au cœur que de continuer de vieilles traditions historiques, et d'entretenir les relations de cordiale et réciproque amitié qui unissaient la France à la Suède. J'ajoutai de mon cru un petit compliment, qui me parut faire bon effet, en disant que notre orgueil national était flatté particulièrement de voir régner sur ce beau pays une dynastie si française. Le Roi me répondit avec bienveillance et cordialité, et, entre autres choses aimables, il me dit qu'il n'oubliait pas qu'il appartenait deux fois à la France, par le côté paternel et par le côté maternel.