‹ Mes souvenirs (volume 3)Chapitre 167 sur 309 · FÊTES ET DISTRACTIONS · texte numérisé non relu

FÊTES ET DISTRACTIONS

il y eut grand bal ouvert par une « polonaise » , la plus facile de toutes les danses, la seule que j'aie jamais comprise, et qui consiste à circuler dans les salons, au milieu des invités, en tenant sa danseuse par le bout des doigts. Le Roi de Suède conduisait Mme Du Barail, et j'avais l'honneur de donner la main à la Reine. Deux jours plus tard, grand dîner de gala. A ce dîner, où toutes les dames étaient, comme à la cérémonie religieuse, en toilette de satin blanc, les pages étaient de service, c'est-à-dire qu'ils faisaient le simulacre de servir le Roi, la Reine et quelques-unes des dames les plus qualifiées. Comme toutes les solennités culinaires de ce genre, le dîner fut très somptueux et très ennuyeux. On s'était mis à table à cinq heures. La soirée s'était prolongée jusque vers onze heures, et ce fut pour nous une sensation étrange, en sortant d'un palais splendidement illuminé, de trouver le grand jour des pays du Nord et d'aller, après avoir déposé notre habit de gala, circuler dans le Jardin des plantes, le Djurgarden, encombré d'une foule élégante.

Nos hôtes ne négligeaient rien de ce qui pouvait nous distraire et nous intéresser. C'est ainsi que le général de Blumenthal, le général Menabrea et moi, nous étions à peu près journellement sollicités par des spectacles militaires qu'on savait devoir nous être agréables. Un jour, on fit devant nous les essais d'une mitrailleuse de récente invention. Elle ne me parut pas destinée à un meilleur sort que les nôtres, que les fameuses mitrailleuses de Meudon qui trahirent notre confiance. Un autre jour, nous allâmes, dans un très beau manège, assister aux exercices d'un peloton de lanciers. Si on ne les avait pas choisis à notre intention, et si, comme on nous l'affirma, ils constituaient une unité prise au hasard dans un régiment, ils manœuvrèrent de façon à nous donner la plus haute idée de la cavalerie suédoise. Le lecteur trouvera peut-être

ici opportunes quelques lignes sur l'armée suédoise, qui ne ressemble à aucune autre armée.

Elle se divise en trois portions, organisées d'après autant de systèmes. La première portion, qui compose l'armée permanente, est recrutée par des enrôlements volontaires. Elle comprend deux régiments d'infanterie de la Garde, un régiment de chasseurs, un régiment de grosse cavalerie de la Garde, un régiment de hussards et trois régiments d'artillerie. En tout 7,500 hommes, environ. La seconde portion s'appelle l'indelta. Elle n'a d'équivalent nulle part dans le monde militaire, et elle semble un vestige du moyen âge soigneusement conservé, un legs des temps anciens, où le service militaire était dépendant de la propriété territoriale. Elle se compose de soldats, colons à vie. Les 33,500 hommes qui en font partie reçoivent tous, depuis le général jusqu'au dernier soldat, outre une petite solde en argent, un domaine agricole qu'ils exploitent, sur lequel ils vivent, eux et leur famille. Chaque année, ils se réunissent, pour les exercices et les manœuvres, pendant un mois. Enfin, la troisième portion, qui peut fournir 95,000 hommes, comprend tous les Suédois de vingt à vingt-cinq ans, appelés par voie de conscription. On voit que la Suède ressemble, à la fois, à l'Angleterre pour la première portion de son armée, à une nation du moyen âge pour la seconde, et aux nations modernes pour la troisième. Nous allâmes aussi, les généraux Menabrea, de Blumenthal et moi, visiter les forts qui commandent le goulet du fort de Stockholm et peuvent en rendre l'accès impossible.

La dernière fête du couronnement fut un grand bal donné par le ministre de Norvège. On sait que, depuis 18 14, la Norvège, tout en conservant ses institutions particulières, est gouvernée par les rois de Suède. D'après ce que j'ai entendu dire autour de moi, cette union lui inspire peu d'enthousiasme, et tout ce qui

Page 1