A QUI LA LETTRE
une brigade campée dans les environs. Il était, lui aussi, en uniforme. Nous nous retrouvâmes avec le même plaisir qu'autrefois, et la conversation commença, cordiale, comme jadis, encore bien qu'à certaines réticences, il me fit l'effet d'un homme qui a peur de laisser échapper un secret.
— Je vais chez le Maréchal, lui dis-je.
— Moi aussi, répondit -il. Nous ferons route ensemble.
Arrivés à Versailles , nous nous dirigeâmes vers l'hôtel de la rue des Gravilliers, appartenant au général Dubreton, où résidait encore le Maréchal, en attendant que M. Thiers eût quitté l'hôtel de la Préfecture. Nous trouvâmes, dans le salon des aides de camp, le colonel d'Abzac, le lieutenant-colonel Broyé, le commandant de Vaulgrenant et le vicomte Emmanuel d'Harcourt, cousin de la Maréchale, qui venait d'être nommé secrétaire général de la Présidence. Presque aussitôt, le Maréchal ouvrit la porte de son cabinet, et, nous apercevant, il dit au général Gresley d'entrer et à moi d'attendre.
Je me mis à causer avec d'Abzac.
— Je vous fais mon compliment, lui dis-je, du petit coup d'État qui vous a porté au pouvoir. Je m'en réjouis pour le Maréchal et aussi pour la France.
— Et vous, me répondit-il, qu'allez-vous devenir?
— Mais je suppose que vous allez me laisser où je suis.
— Je ne crois pas. Il est question de vous mettre à la porte.
— Ah bah ! Et pourquoi ?
— C'est un secret. Au reste, le Maréchal va vous en parler. Le duc de Broglie trouve notre ambassadeur à Saint-Pétersbourg, le général Le Flô, trop inféodé à M. Thiers. Il voudrait le rappeler. Le Maréchal pense à vous pour le remplacer. Vous voilà diplomate. Il pa-
raît que vous avez beaucoup plu en Suède. On veut essayer vos talents en Russie.
Avant que, dans mon ahurissement, j'eusse trouvé un mot à répondre, le Maréchal, ouvrant sa porte, congédiait Gresley et me faisait signe d'entrer, et, sans préambule, me disait que le duc de Broglie désirait ne pas conserver le général de Cissey.
Très souvent, il arrivait au Maréchal de confondre les noms, dans la rapidité de sa pensée. Et, sous le coup de la révélation que venait de me faire d'Abzac, je m'imaginai que, dans sa bouche, de Cissey signifiait Le Flô. Il en résulta un malentendu auquel il coupa court, avec sa brusquerie habituelle.
— Qu'est-ce que vous me dites là avec la Suède et la Russie ? C'est du ministère de la Guerre que je vous parle, et pas d'autre chose . Voulez-vous remplacer Cissey ?
— Comment! Monsieur le Maréchal, vous me proposez d'être ministre de la Guerre ?
— Mais, sans doute ! Je vous en parle depuis deux heures, et vous êtes là à battre la campagne.
— Ministre de la Guerre ! Y songez-vous, Monsieur le Maréchal? Vous n'avez donc pas peur que je sois une cause de faiblesse pour votre premier ministère? J'aurai affaire à des généraux beaucoup plus anciens que moi, habitués à mon obéissance. Et mon rôle vis-à-vis d'eux serait délicat, pour ne pas dire difficile.
— Quoi! quoi! Vous serez le ministre. Ils vous obéiront.
— Oui. Mais alors j'aurai besoin d'être appuyé de toute votre autorité.
— C'est convenu. Vous pouvez y compter. Retournez à Paris. Ne dites rien à personne. Je vous préviendra par un télégramme, demain ou après-demain.
— Soit ! Mais j'ai encore un devoir à remplir. Voici une lettre du roi de Suède adressée au président de la République. Je vous la remets.