‹ Mes souvenirs (volume 3)Chapitre 173 sur 309 · CHEZ M. THIERS · texte numérisé non relu

CHEZ M. THIERS

— Pas du tout! Elle est adressée à M. Thiers. Portez-la à M. Thiers.

Je pris congé, et m'en allai à la préfecture, d'où M. Thiers ne se pressait pas de déménager. Je trouvai l'ex-président dans un véritable état de prostration. Ce n'était plus le petit vieillard que j'avais connu si vif, si alerte, si remuant, s'occupant de tout, prenant intérêt à tout, apprenant tout à tout le monde, frétillant, malicieux, enjoué et, en somme, séduisant. Affaissé dans son fauteuil, les traits tirés, paraissant vieilli, il ne dissimulait pas combien sa chute lui avait semblé douloureuse. Et cependant, il n'avait pas perdu confiance. Il restait persuadé que la majorité lui reviendrait, comme au seul homme capable de démêler l'écheveau d'intrigues dans lequel elle s'empêtrait. Et il était décidé à entamer une lutte acharnée contre son successeur, qu'en son for intérieur il ne croyait pas de force à se mesurer avec lui.

En entrant, je lui remis la lettre de Sa Majesté Suédoise. Il la reçut avec la plus parfaite indifférence et ne se donna même pas la peine de l'ouvrir. Pendant que j'étais auprès de lui, on annonça une députation, et il voulut la recevoir devant moi. Ce devait être les membres de quelque cercle républicain, qui avaient arboré leur plus belle redingote pour venir, auprès de lui, protester de leur dévouement à la République et de l'espoir qu'ils nourrissaient de le voir bientôt reprendre la direction des affaires. Devant eux, il se redressa et redevint à peu près tel que je l'avais vu dans les premiers jours de ce même mois de mai. Ces démarches lui plaisaient ; elles lui donnaient l'illusion de la popularité qu'il se flattait d'avoir conservée sur les classes moyennes.

Le temps me semblait très long dans ce salon. Je n'avais pas oublié les bontés que M. Thiers avait eues pour moi. Je ne pouvais pas lui faire la confidence de m. 23

ce qui venait de se passer entre le Maréchal et moi. Je ne pouvais pas lui dire que je venais d'accepter le ministère de la Guerre, comme j'aurais accepté toute autre mission, par pure obéissance. J'avais conscience d'avoir toujours tenu la conduite la plus correcte, et de ne m'être jamais mêlé à aucune espèce d'intrigue. Et pourtant, je sentais que ma position était fausse, puisque j'allais faire partie du gouvernement qui l'avait renversé. Je le quittai, en me demandant comment il prendrait la nouvelle de ma nomination ; s'il admettrait qu'en acceptant, je n'avais fait qu'accomplir un devoir militaire, et s'il ne me prendrait pas pour un ingrat. Je devais être bientôt fixé, car j'allais le retrouver à l'Assemblée nationale, où il ne me fut pas difficile de m 'apercevoir que son ancienne bienveillance avait disparu.

En somme, en dix-neuf jours, j'avais fait un peu plus de quatre mille kilomètres, parcouru la Belgique, l'Allemagne, le Danemark, la Suède et la Norvège, assisté à des cérémonies religieuses, à des exercices militaires, à des dîners officiels, à des réceptions, à des bals, renseigné très inexactement le roi Oscar II sur notre politique étrangère. J'étais parti avec le titre d'ambassadeur extraordinaire, et revenu pour me laisser imposer les fonctions de ministre de la Guerre. Et, pardessus le marché, j'étais brouillé avec M. Thiers.

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