‹ Mes souvenirs (volume 3)Chapitre 180 sur 309 · L'ÉQUILIBRE PARLEMENTAIRE · texte numérisé non relu

L'ÉQUILIBRE PARLEMENTAIRE

au détriment de la droite, et peu à peu l'équilibre s'établissait entre les deux portions de l'Assemblée, de sorte que le groupe Target, devenu l'appoint d'une majorité, pouvait faire, à son gré, pencher la balance à droite ou à gauche.

Donc, les monarchistes voyaient, à côté d'eux, grandir les contingents républicains, et pouvaient presque calculer le moment où ils cesseraient d'être la majorité. D'autre part, la rançon de la France se payait régulièrement. Le flot des envahisseurs reculait régulièrement, à chaque échéance. Les impôts rentraient facilement. Les blessures nationales tendaient à se cicatriser et à se fermer. Paris était tranquille. La France était soumise. L'armée renaissait. Les monarchistes pensaient que c'était le moment de rompre le pacte de Bordeaux et d'aller chercher le Roi. M. Thiers, lui aussi, rêvait la rupture du pacte de Bordeaux, mais dans un tout autre esprit et pour un tout autre motif. Soutenu par la gauche entière, grandi par la répression de la Commune, fortifié par les résultats matériels de son gouvernement et parle renfort des élections partielles, M. Thiers voulait constituer la République à son profit, pour en être le Président. Il se croyait sûr de l'obéissance finale d'une majorité qu'il avait plusieurs fois domptée par l'offre de sa démission. Il était donc prêt à s'incliner devant le pouvoir constituant de l'Assemblée, si elle voulait l'employer pour la République, mais bien décidé à lui contester ce pouvoir, si elle voulait l'employer pour la monarchie. Dans la fameuse séance du 12 novembre 1872, il avait enfin levé le masque et mis l'Assemblée en demeure, par un message, de constituer et de proclamer la République. Ce fut la cause originelle du 24 Mai, et, dès ce jour-là, les droites, s'apercevant qu'elles étaient jouées, résolurent la chute de M. Thiers.

Un peu parce que je l'ignorais, beaucoup parce que,

la sachant, je n'aurais pas voulu la dire, j'avais caché cette situation à Oscar II, dans l'entrevue qui termina mon ambassade extraordinaire. Aussi fus-je tout à fait surpris, comme je l'ai dit, par le 24 Mai.

Les monarchistes, voulant forcer M. Thiers à se retirer et ne pouvant pas immédiatement déclarer qu'ils le renvoyaient pour proclamer la monarchie, durent se préoccuper de lui choisir un successeur. Trois personnages étaient en mesure de prendre le pouvoir et offraient l'étoffe nécessaire à un chef d'Etat : le duc d'Aumale, le général Changarnier et le maréchal de Mac Mahon.

Celui des trois qui incontestablement eût fait la meilleure figure sur le fauteuil présidentiel, destiné à se transformer en trône, était le duc d'Aumale. Mais, s'il eût eu la décision, le caractère voulu, pour tenter l'aventure, il eût été gêné par ses attaches de famille. Il se tenait à l'écart des démarches tentées pour unir les deux branches, Bourbon et Orléans. Dans un récent discours, il avait traité le drapeau tricolore de « drapeau chéri », et décemment, il ne pouvait oublier qu'il l'avait glorieusement porté en Afrique. Il ne pouvait donc pas rallier l'extrême droite, les chevau-légers, effarouchés, et, sans eux, on ne pouvait rien faire. Il fallut donc écarter la candidature du duc d'Aumale.

Le général Changarnier était bien l'homme du coup de force, sans lequel on ne pouvait guère changer la situation. Il était très lié avec la droite, très peu intéressé à la question du drapeau, animé des ambitions les plus hautes et les plus ardentes, hardi, téméraire, comme à trente ans , courageux , comme toujours . Investi du pouvoir, il n'eût certainement reculé devant rien, poussant les choses jusqu'à leurs dernières limites, violant toutes les conventions légales, avec une parfaite sérénité d'âme, et imposant ses volontés jusqu'à ce que le fantassin eût brûlé sa dernière cartouche et le canon-

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