LES GROUPES
cédant qu'aux instances du Maréchal, il exerçait en quelque sorte ses fonctions si importantes sans les tenir de l'initiative directe du ministre responsable.
Pour la première fois de ma vie, j'avais pour collègues des gens qui ne portaient pas l'épée, comme moi. Ce n'est pas une raison, ce me semble, pour épargner à chacun d'eux le petit portrait à la plume que j'ai pris la coutume d'infliger à mes principaux compagnons d'armes, lorsque la carrière que je raconte m'a mis en rapport avec eux.
Dans un précédent chapitre, j'ai déjà raconté très sommairement, et d'après les impressions d'un militaire étranger à la politique, dans quelles conditions réciproques se trouvaient l'Assemblée nationale et le gouvernement qu'elle avait provisoirement créé. L'Assemblée nationale était en très grande majorité monarchique, et, à ses débuts, à Bordeaux, après qu'elle eut proclamé la déchéance de l'Empire, elle ne contenait guère que deux grandes divisions : des monarchistes groupés en majorité, à droite, sous le nom de conservateurs, et des républicains de nuances diverses, compromis ou non dans les derniers événements, groupés en minorité, à gauche, formant un parti qui contenait des notabilités, mais pas de chef reconnu, car son futur maître, M. Gambetta, après son passage au gouvernement de la Province, était allé momentanément se reposer sous les orangers de Saint-Sébastien, où ne poussent pas les orangers.
Le prestige de sa longue carrière politique avait fait choisir M. Thiers, comme chef du gouvernement. Comme il fallait bien qu'il portât un nom, comme lorsqu'on n'est ni en monarchie ni en empire, on est en république, on lui avait donné, ou plutôt laissé prendre le titre de Président de la République française. Mais les monarchistes entendaient que son titre et son gouvernement seraient provisoires. Très habilement, M . Thiers
avait exploité leurs divisions, les divisions de la famille royale, la timidité et la répugnance qui poussaient le Prétendant et ses partisans, hantés par les souvenirs de la première Restauration, à ne pas installer un trône sur un territoire foulé par l'étranger, à ne pas faire venir un roi pour imposer à ce pays des sacrifices et des expiations. M. Thiers avait conclu, avec la majorité conservatrice, ce contrat qu'on a appelé le pacte de Bordeaux et qui consistait à réparer la France avant de la consulter. Comme la majorité conservait le pouvoir constituant, elle se croyait toujours maîtresse de restaurer la monarchie, lorsque le moment lui semblerait propice.
Après la Commune, la situation mutuelle de l'Assemblée et de M. Thiers commença à changer. L'Assemblée avait subi une sorte de travail de sédimentation, qui avait partagé les représentants en plusieurs groupes, d'après leurs affinités naturelles. On commençait à reconnaître une extrême droite, qu'on appelait les chevau-légers, une droite modérée, un centre droit. Puis venaient un centre gauche, une extrême gauche, une gauche radicale. Dans les trois premiers groupes figuraient des monarchistes, depuis le légitimiste le plus blanc jusqu'à l'orléaniste le plus tricolore. Dans les groupes de gauche, des républicains, depuis le bourgeois, presque orléaniste, jusqu'au radical, presque communard. A l'état de petit astre vagabond, on distinguait, en outre, le groupe restreint dit de l'Appel au peuple, qui voulait bien s'allier à la droite pour gouverner contre les républicains, mais qui se serait aussi bien allié aux républicains pour voter contre la monarchie. Enfin, à cheval sur les deux centres, un autre groupe qui, n'ayant pas d'opinion politique, ne pouvait pas avoir d'appellation politique, et qui s'appelait le groupe Target, du nom de son président.
Les élections partielles avaient renforcé la gauche,