‹ Mes souvenirs (volume 3)Chapitre 182 sur 309 · L'ORDRE MORAL · texte numérisé non relu

L'ORDRE MORAL

masse, le maréchal de Mac Mahon était nommé président de la République, par 390 voix contre 1 accordée à M. Grévy. Immédiatement, M. Buffet se transportait auprès du Maréchal, pour lui apprendre le vote de l'Assemblée. Le Maréchal acceptait, et le lendemain, 25 mai, il adressait aux représentants la lettre suivante :

« Messieurs les Représentants,

« J'obéis à la volonté de l'Assemblée, dépositaire de la Souveraineté nationale , en acceptant la charge de Président de la République. C'est une lourde responsabilité imposée à mon patriotisme ; mais, avec l'aide de Dieu, le dévouement de notre armée, qui sera toujours l'armée de la Loi, l'appui de tous les honnêtes gens, nous continuerons ensemble l'œuvre de la libération du territoire et du rétablissement de l'ordre moral dans notre pays.

« Nous maintiendrons la paix intérieure et les principes sur lesquels repose la société. Je vous en donne ma parole d'honnête homme et de soldat.

« Maréchal DE MAC Mahon, duc de Magenta. »

On remarquera que, dans ce document, il est parlé du rétablissement de l'ordre moral. C'est là que les républicains allaient trouver l'étiquette dont ils affublèrent le nouveau Gouvernement. On appela le ministère du Maréchal, celui dont je faisais partie, « le Ministère de l'ordre moral ». J'ai donc été un ministre de l'ordre moral. Et, comme les mots perdent très vite leur signification, dans la bouche des orateurs et sous la plume des publicistes, l'ordre moral constituait une injure, alors que, grammaticalement, psychologiquement et politiquement, on aurait dû y voir le plus bel éloge que l'on puisse adresser à un groupe de gouver-

nants ; car l'ordre moral a, sur l'ordre matériel, l'incontestable supériorité de l'esprit sur la matière.

Voici maintenant le portrait — moral encore plus que physique — du cabinet de l'ordre moral.

Je me sers, pour parler de mes collègues, des impressions que me laissa une cohabitation politique de près d'une année ; car, lorsque je les abordai pour la première fois, non seulement je ne les avais pas encore vus, mais j'ignorais les noms de la plupart d'entre eux, et j'aurais été très embarrassé pour dire à quelle fraction de la majorité ils appartenaient. D'abord, pris en masse, je puis affirmer qu'ils étaient tous des hommes d'ordre et de conscience, qui voulaient sincèrement le bien de ce pays, sans être cependant d'accord sur les moyens de le réaliser. Plusieurs joignaient à cette bonne volonté un sérieux talent de parole.

Le véritable président du Conseil était le maréchal de Mac Mahon. Je me réserve de rassembler tous les traits épars dans ces Souvenirs pour le peindre tel que je l'ai vu, connu et fréquenté, au moment où nous quitterons ensemble, lui le pouvoir, et moi l'armée. Mais je puis dire, dès à présent, qu'il était un président remarquable; remarquable par son assiduité, car c'était toujours autour de lui que se réunissaient les membres du Conseil; remarquable surtout par sa conscience et sa profonde connaissance des moindres incidents parlementaires. Il lisait avec un soin extrême les comptes rendus des séances de l'Assemblée, depuis le titre jusqu'à la signature du chef des sténographes, et cet homme, qui brouillait les noms de quelques-uns de ses familiers et, parfois, de ses ministres, se rappelait merveilleusement les moindres paroles échangées par des députés plus ou moins obscurs, dans l'enceinte parlementaire. Lorsque, autour de la table du Conseil, il y avait une discussion, un doute, une erreur, il se levait lui-même, allait chercher la collection du Journal

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