M. LE DUC DE BROGLIE
officiel et trouvait immédiatement le passage litigieux.
M. le duc de Broglie était à la fois vice-président du Conseil et ministre des Affaires étrangères. Non seulement il ressemblait , trait pour trait , comme tenue intellectuelle, à son père, celui dont Lamartine disait : « C'est un bon esprit... faux », mais il résumait dans sa personne les qualités et les défauts de sa race qu'il a décrits lui-même, en parlant de son aïeul, confident du roi Louis XV : a Les de Broglie étaient plus remarquables par les grandes qualités de l'esprit et du cœur que par la souplesse et la grâce, plus vertueux que sympathiques , plus convaincus que persuasifs , plus austères qu'aimables, plus imposants qu'attrayants, plus respectables qu'agréables. »
Certainement, pour écrire ce portrait de ses aïeux, le duc de Broglie a dû se regarder dans sa glace, car c'est lui-même qu'il a peint dans ces lignes. Il a une valeur intellectuelle indiscutable, et il a joui d'une impopularité non moins indiscutable. C'est un homme loyal, et il a passé pour un homme tortueux. C'est une nature timide, et il a passé pour une nature hautaine. C'est un bienveillant, et il a passé pour un fielleux. La facilité de sa parole atteint la grande éloquence, encore qu'elle soit servie par un son de voix aigre, nasillard, qui gâte l'effet de ses plus beaux discours, et par des cordes vocales qui produisent, à la fin de la phrase, le grincement d'un archet s'égarant sur la chanterelle. A l'Assemblée, il domptait des auditoires rebelles par la vigueur de la pensée et la beauté de la forme ; mais en même temps il leur portait sur les nerfs, de sorte qu'après l'avoir écouté et applaudi, l'on se détendait, en votant contre lui. Et puis, il avait le tort de croire surtout à la puissance de la parole. Il prenait les députés, dans un coin de l'Assemblée, pour les sermonner sans se douter que, échappés à ses séductions, ils allaient retomber dans les mailles de la discipline de
leur parti, de leur groupe. On reprochait jadis à M . Mole de se faire des majorités de pièces et de morceaux, en séduisant individuellement des députés. M. de Broglie n'avait pas d'autre système. En somme, c'était un doctrinaire et un parlementaire. Comme je n'ai aucune admiration, aucun goût pour le parlementarisme, comme les plus beaux discours me laissent ordinairement indifférent et incrédule, mon caractère et celui du duc ne pouvaient pas sympathiser beaucoup. D'ailleurs, pour lui, comme je n'étais investi d'aucun mandat législatif, je ne comptais pas, je n'existais pas et, du moment que mon opinion ne pouvait pas se concréter sous la forme d'un morceau de papier déposé dans une boîte carrée, cette opinion n'avait aucune valeur. Que de fois le duc de Broglie ne m'a-t-il pas dit : « Général, vous n'êtes pas avec nous! » Je répondais invariablement :
« Monsieur le duc, vous me faites injure. Dites, si vous voulez être dans le vrai, que je ne vous comprends pas. Vous vous épuisez à rallier des députés par des conversations, lorsqu'il nous faudrait rallier la France par des actes. Vous ne voyez la France que dans l'Assemblée, et moi, je ne la regarde qu'en dehors de l'Assemblée. Vous avez le pouvoir. Usez-en, abusezen, si vous le voulez! Mais qu'on sente votre main. Moins de discours et plus d'actes ! »
Le duc de Broglie n'appartenait pas à l'extrême droite; il était de la droite, et, quoique partisan, comme son illustre père, de la branche d'Orléans, il aurait accepté le comte de Chambord, avec le drapeau tricolore. Enfin, comme ministre des Affaires étrangères, il avait à lutter contre des difficultés que son caractère un peu raide heurtait, sans les résoudre. Tant que j'ai fait partie de son Cabinet, je crois n'avoir pas manqué une seule fois de déférence envers lui. En en sortant, je lui ai conservé mon estime et mon respect, tout en recouvrant mon indépendance.