UN PRÉFET DIFFICILE A CASER
saires. Mais s'il n'appartient à aucun parti, s'il cherche à être simplement juste et impartial, il blesse tout le monde. Il n'est en paix avec personne.
Si. Il est en paix avec quelqu'un, avec son meilleur ami, avec son compagnon de toutes les minutes : avec lui-même.
Je viens de raconter que, pour mes débuts, comme ministre, j'avais dû assister à des débats qui portaient sur le choix des préfets et, par conséquent, sur des noms qui m'étaient totalement inconnus. Ce genre d'exercice ne me fut pas ménagé, et je me souviens, à ce propos, d'une scène typique qui s'est passée, plusieurs jours après mon installation. Il s'agissait du marquis de Fournès. Bien longtemps après, j'ai su que le marquis de Fournès était un aimable et digne marquis, qui ne fut pas un mauvais préfet et qui jouait supérieurement du violoncelle. Mais à ce moment-là, je l'ignorais profondément. Je ne savais de lui que les éloges qu'en faisait son protecteur et ami, mon collègue, M. de la Bouillerie. M. de la Bouillerie l'avait recommandé à M. Beulé, qui l'avait nommé préfet à Chambéry. Il faut croire que cette capitale ne plaisait pas au marquis de Fournès, qui aurait voulu se rapprocher de Paris, car M. de la Bouillerie, chargé de ses intérêts, interpella le ministre de l'Intérieur en ces termes :
— Mon cher Beulé, je vous ai demandé une préfecture pour le marquis de Fournès.
— Mon cher collègue, j'ai tenu compte de votre demande, et le marquis de Fournès a une préfecture.
— Sans doute, mais vous l'envoyez à Chambéry! Que voulez- vous qu'il fasse à Chambéry?
— Mais, je veux qu'il fasse le préfet. Le marquis de Fournès n'a pas encore appartenu à l'Administration, et j'ai pensé que Chambéry était pour lui un joli poste de début.
— Mon cher Beulé, comment voulez-vous que le
marquis de Fournès vive à Chambéry, dans ce pays perdu? En vous demandant une préfecture pour lui, j'espérais que vous la lui donneriez plus près de Paris, où il a toutes ses relations, à Versailles, par exemple...
Je n'ai pas suivi de près cette affaire palpitante, mais je crois bien qu'après avoir passé quelque temps à Chambéry, le marquis de Fournès finit par aller à Melun. Je dois reconnaître aussi que M. de la Bouillerie traitait cette question avec une désinvolture charmante. Assis de côté, le coude à la table, les jambes croisées, il ne lui manquait qu'un cordon bleu, pour avoir l'air d'un homme d'Etat du dix-huitième siècle.
Une question bien plus grave que celle des fonctionnaires nous préoccupa, pendant nos premières séances. L'Allemagne conservait, vis-à-vis du gouvernement, une attitude d'expectative inquiétante, qui pouvait, à la rigueur, passer pour de l'hostilité. Or, l'hostilité de l'Allemagne eût été une pierre d'achoppement contre laquelle nous nous serions brisés, parce que l'opposition l'eût exploitée sans pitié, et parce que, si aucun gouvernement n'est capable de résister, même après une longue possession d'état, au mauvais vouloir de l'étranger, exploité contre lui par des adversaires intérieurs, à plus forte raison notre gouvernement récent eût-il sombré, si l'on avait pu démontrer à la France, encore tremblante, que nous lui faisions courir le risque d'une guerre avec son vainqueur. M. de Bismarck avait ressenti une irritation violente de la chute de M. Thiers et de l'avènement du Maréchal. Il mettait une lenteur et une mauvaise grâce visibles à reconnaître le gouvernement. Et, quand il voulut bien admettre le fait accompli, il le fit avec des réserves désobligeantes.
A quels mobiles obéissait M. de Bismarck? A un mobile bien simple : il désirait que nous restassions en république, parce que, pour lui, la République était la