‹ Mes souvenirs (volume 3)Chapitre 187 sur 309 · PERPLEXITÉS GOUVERNEMENTALES · texte numérisé non relu

PERPLEXITÉS GOUVERNEMENTALES

prolongation de nos divisions, de notre faiblesse et de sa sécurité. Le procès d'Arnim a permis d'établir ce fait, sur des bases plus solides que des hypothèses, puisqu'il a révélé que le grand grief de M. de Bismarck contre l 'homme d' Etat , qui représentait alors l'Allemagne à Paris, a consisté à reprocher à l'ambassadeur ses sympathies pour une restauration monarchique. Or, M. de Bismarck était trop intelligent et trop bien informé, pour ne pas croire, comme tout le monde, que derrière le Maréchal allait apparaître Henri V restauré. Et de cette restauration, le Chancelier ne voulait pas, pour deux raisons : la première de ces raisons était la crainte qu'une monarchie, en France, trouvât un système d'alliances de nature à contre -balancer celles de l'Allemagne; la seconde était que M. de Bismarck considérait le comte de Chambord comme un clérical qui rendrait à l'Église son influence et à la Papauté son prestige, et peut-être même son pouvoir temporel; et, engagé dans sa lutte contre le catholicisme, qu'on a appelée le Kulturkampf, M. de Bismarck redoutait tout ce qui eût pu amener une diversion européenne, en faveur de ses adversaires. C'est à ces sentiments que le maréchal de Mac Mahon attribuait dès lors l'attitude de l'Allemagne, comme il attribua plus tard la lettre du comte de Chambord, repoussant le drapeau tricolore et, par contrecoup, le trône, au patriotisme du Prince, qui ne voulait pas être la cause probable d'un conflit avec l'Allemagne. A ces difficultés de l'ordre extérieur, dont nous avions bien le droit d'être impressionnés, s'ajoutait la perspective des difficultés intérieures que ne manquerait pas de soulever, à l'Assemblée, une opposition puissante et irréductible. Pour en prévenir l'explosion trop prochaine, il fut décidé en conseil que les premières affaires que nous soumettrions à l'Assemblée seraient celles qui n'offraient aucun clou où pussent s'accrocher des passions hostiles, celles qui réunissaient déjà, comme

elles ont réuni depuis, tous les Français dans une communauté de sacrifices et de bonnes volontés : les lois militaires. Je me trouvais donc, par la force des choses, comme ministre, dans une situation analogue à celle que j'avais si souvent occupée, comme militaire. Je n'étais plus à l'avant-garde de l'armée. J'étais à l'avantgarde du Cabinet.

Avant de raconter les efforts professionnels que m'imposa ma nouvelle tâche et la façon dont je l'accomplis, je dois présenter aux lecteurs un homme qui, bien que n'appartenant pas à l'armée, tenait cependant une très grande place dans les affaires militaires, et devait plus d'une fois se trouver en rapport avec moi, comme adversaire ou comme auxiliaire. Trois jours après mon entrée au ministère, je fus invité, avec mes collègues, à un grand dîner chez M. Buffet, président de l'Assemblée nationale. A côté de moi, était assis un petit homme, à tête ovale, avec des cheveux rares et coupés court, une figure rasée. Il avait des manières franches, mais un peu dominatrices, et le feu, la violence de son âme se laissaient facilement deviner à l'éclat de ses yeux. Je le pris tout d'abord pour un haut représentant de la vindicte publique, pour un procureur général habitué à écraser tous les scélérats du haut de son siège, et habitué à traiter un peu tout le monde comme des scélérats. Il entama la conversation à brûle-pourpoint avec moi, en me disant :

— Vous arrivez au ministère, je suis sûr, général, avec d'excellentes intentions; mais, au bout de quelque temps, vous ferez comme les autres; vous vous laisserez dominer et annihiler par vos bureaux.

— Permettez! permettez! lui répondis-je. Attendez de me voir à l'œuvre avant de me juger. Il est^feien certain que je n'arrive pas au ministère avec l'intention de tout bouleverser. Et la preuve, c'est que j'ai conservé les chefs de service de mon prédécesseur.

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