LES AVOCATS
lette. L'homme qui n'a pas suivi dans tous ses détails une affaire, qui n'y a pas consacré ses réflexions et qui n'y a pas engagé sa responsabilité, est insuffisamment armé, pour expliquer cette affaire et défendre sa décision.
Le résultat de tout ceci a été l'envahissement des fonctions ministérielles par des avocats, qui, eux, du moins, ont le mérite de pouvoir parler des choses qu'ils ignorent, et de pouvoir faire comprendre aux Chambres des affaires qu'ils ne comprennent pas eux-mêmes. Mais le contre-coup presque immédiat de cette invasion des avocats a été la suprématie réelle, profonde, du bureaucrate qui, lui, du moins, possède la tradition, et qui s'est imposé par la force des choses à des ministres incompétents et trop absorbés par les Chambres. De sorte que le dernier mot du parlementarisme est la destruction du gouvernement parlementaire, puisque d'un côté se trouvent les Chambres, souveraines en droit, et de l'autre, une bureaucratie, souveraine en fait. Les Chambres n'ont aucune idée administrative. Les bureaux n'ont aucune idée gouvernementale. Et du choc de ces deux souverainetés, également aveugles, est née la confusion au milieu de laquelle tout marche, au petit bonheur et par la force acquise, jusqu'à ce que tout s'arrête un beau jour, sans que personne sache pourquoi. C'est cet antagonisme entre la compétence et la parole qui a créé les ministres civils à la Guerre.
Les militaires étant tous élevés dans cette idée qu'ils ne doivent jamais parler et jamais écrire, il est très difficile de trouver parmi eux de bons avocats, et, par conséquent, de bons ministres, au point de vue parlementaire. Aussi, on a cherché des licenciés en droit compétents en matière militaire, pour en faire des ministres, alors qu'on ne songe jamais à chercher des militaires compétents en matière de législation, pour en
faire des avocats. Les guerres futures nous apprendront les avantages de ce système.
Pour en venir à ce qui me concerne, les inconvénients du parlementarisme étaient aggravés pour moi par ce fait, que l'Assemblée nationale était souveraine, qu'elle avait nommé des commissions pour s'occuper de toutes les questions militaires, que ces commissions étaient nombreuses, jalouses de leurs droits, peuplées de gens qui n'étaient pas tous au courant des choses de l'armée, et qui, pourtant, se croyaient tous en possession d'un système complet de réorganisation militaire ; de sorte qu'avant d'aborder les discussions à la tribune, j'avais à les subir dans le sein de véritables petits parlements, et à me débattre avec une multitude de présidents et de rapporteurs, avant de me débattre devant l'Assemblée tout entière.
Enfin, ma tâche était encore entravée par l'éloignement de mes bureaux. Comme membre du cabinet, j'étais forcé de résider à Versailles. Les bureaux de la Guerre, restés à Paris, échappaient donc à mon action quotidienne et directe. Pour obtenir le moindre renseignement, il fallait perdre un temps considérable ; il fallait, en outre, traiter par écrit presque toutes les questions et n'avoir, par conséquent, que des explications insuffisantes et tronquées. Pour compléter ce tableau, je ne me sentais pas l'étoffe d'un orateur.
Au milieu de toutes ces difficultés, je me suis débattu de mon mieux, avec la bonne volonté que j'ai, je puis le dire, apportée toute ma vie aux choses de mon métier. Et j'espère démontrer à ceux de mes contemporains qui consentent à me lire, que j'ai fait tout ce que je pouvais. Ils verront qu'en somme, les quelques grandes institutions militaires que le temps a respectées et sur lesquelles l'armée française vit encore aujourd'hui ont été préparées, débattues et votées sous mon ministère. Pour les raconter, je n'emploierai pas