LA TRIBUNE
une chronologie rigoureuse, d'abord parce qu'il ne s'agit que d'une année, ensuite parce que je n'ai pas tenu un journal quotidien de ma vie, à cette époque-là pas plus qu'aux autres, et enfin parce que les événenements, présentés au jour le jour, s'enchevêtreraient et allongeraient indéfiniment le récit. Aussi, avant d'aborder l'histoire sommaire des réformes militaires considérables que j'ai accomplies, je veux dire tout de suite mes débuts à la tribune. Ils datent, d'ailleurs, du premier mois de mon existence ministérielle, du 24 juin 1873. Je m'en souviendrai toujours.
Avant d'être ministre, je n'avais jamais mis les pieds dans une Assemblée délibérante. Lorsque je fus assis à côté de mes collègues, en face de la tribune, dans le brouhaha des conversations, coupées de temps en temps par les coups de sonnette du président, siégeant là-haut, sur une espèce de Sinaï en acajou, je conçus une admiration profonde pour les membres de l'Assemblée, qui avaient le courage de monter à cette tribune et qui, là, parlant à je ne sais combien de personnes, parvenaient à conserver la lucidité complète de leur esprit, restaient absolument maîtres de leur pensée, et développaient leurs propositions ou leurs paradoxes avec une facilité et une aisance qui me paraissaient vraiment extraordinaires. Je songeais qu'un jour il me faudrait, moi aussi, monter là et parler. Rien que d'y penser, j'en avais la chair de poule. J'aurais préféré mille fois retourner à Mascara, et à cette période de ma vie où je me nourris pendant un mois d'escargots ramassés sur les buissons. Or, ma destinée voulut que mes débuts à la tribune fussent particulièrement délicats.
J'ai dit plus haut que M. de Bismarck avait mis de la mauvaise volonté à nous reconnaître, et qu'une des raisons de son attitude déplaisante était la crainte de nous voir contrarier, par une politique pontificale et
cléricale, ses projets de lutte contre les catholiques allemands. L'opposition républicaine le savait. Elle savait, par conséquent, que notre point faible, c'était la question cléricale, et, très perfidement, se faisant la complice consciente ou inconsciente de notre vainqueur, elle épiait la première occasion de nous représenter à la France et à l'étranger comme des sacristains en rupture de goupillon. Un de ses membres, nommé Brousses , lui fournit , très involontairement , cette occasion, en mourant. Il était libre penseur, et ses obsèques devaient être civiles ; mais il était aussi membre de la Légion d'honneur, et, comme tel, il avait droit aux honneurs militaires. La gauche décida qu'elle profiterait de la circonstance pour se rendre en masse à l'enterrement, et s'y livrer à une manifestation antireligieuse à laquelle serait associée l'armée, représentée par le détachement qui devait escorter le cercueil. De son côté, le Conseil des ministres décida que l'armée ne serait mêlée en aucune façon h cette manifestation, et me chargea de donner des ordres en conséquence. La mesure à prendre était fort simple : elle consistait à empêcher le détachement, chargé d'escorter le convoi, d'aller directement de la maison mortuaire au cimetière, sans passer par l'église.
Il y avait en garnison à Versailles un régiment de cuirassiers dont je connaissais l'esprit de discipline et de subordination, pour l'avoir eu, plusieurs années, sous mes ordres. Je le choisis pour fournir l'escorte, et je mandai dans mon cabinet le lieutenant qui devait la commander :
— Vous irez, lui dis-je, à la maison mortuaire, et là vous observerez toutes les prescriptions du règlement pour les honneurs à rendre. Vous vous mettrez ensuite en route avec le convoi. Puis, quand il vous sera bien démontré, par la direction suivie, qu'on se rend directement au cimetière, sans passer par l'église, vous