‹ Mes souvenirs (volume 3)Chapitre 196 sur 309 · LES QUARANTE-CINQ · texte numérisé non relu

LES QUARANTE-CINQ

donc bien faire en ne mêlant pas les dragons avec les lanciers, comme on dit dans l'armée, et en expédiant, dans des chapitres séparés, le procès Bazaine, la tentative de restauration monarchique, pour consacrer ensuite un chapitre à mes travaux techniques, avant de rassembler et de raconter les incidents variés qui amenèrent ma chute ministérielle. Les épisodes politiques seront ainsi classés à leur place la plus rationnelle.

Ce n'est point par goût que je les narre. J'aurais préféré les ignorer, pouvoir les dédaigner et conserver cette belle candeur qui m'avait accompagné jusqu'à mon entrée dans le cabinet du duc de Broglie. Mes occupations étaient plus que suffisantes pour absorber même un homme qui ne consacre pas de longues heures au sommeil. La réception d'une infinité de députés qui ne voyaient dans l'armée que le moyen de s'attacher des électeurs, en obtenant pour eux, leurs fils, frères, cousins et petits-cousins les faveurs ministérielles, l'assistance régulière aux conseils de cabinet, où les débats manquaient de suite et souvent d'intérêt pour moi, les discussions avec les commissions techniques, les rapports avec les fonctionnaires de la Guerre, venus de Paris, la correspondance, la signature me jetaient, exténué, entre les bras de la grande commission parlementaire, dite des Quarante-Cinq, d'où je passais dans l'enceinte législative, avant de revenir, pour me distraire, m'asseoir jusqu'à minuit devant ma table de travail.

Le président de la commission des Quarante-Cinq était l'amiral de Montagnac, qui avait remplacé le marquis de Chasseloup-Laubat et à qui, plus tard, devait échoir le portefeuille de la marine. Mais l'homme important, le factotum, la cheville ouvrière de cette commission était son rapporteur, le général Charreton, général du génie, rappelé de la réserve à l'activité pour la guerre. Sous un extérieur fruste et sous des formes

bourrues, le général Charreton cachait beaucoup de cœur et un grand amour du métier militaire. Nous avions vécu ensemble en Afrique où, en 1848, il avait été le héros d'une petite aventure dont j'ai déjà parlé. Le général Cavaignac succédant, comme gouverneur général par intérim, au duc d'Aumale, avait eu la triste faiblesse de vouloir flatter la populace d'Alger, en abattant, sur la principale place de cette ville, la statue équestre du duc d'Orléans, due au ciseau de Marochetti. Et le capitaine Charreton fut chargé, avec un de ses camarades, de ce déboulonnement. Il eut le patriotisme de céder aux remontrances de quelques citoyens, indignés de l'acte de vandalisme qui se préparait. Alger conserva sa statue, et, pour ne pas rentrer bredouille, le capitaine employa ses sapeurs à décrocher un bonnet rouge dont on avait coiffé un arbre de la Liberté, et qui fut jeté à la mer. Le général Charreton n'en avait pas moins conservé des idées républicaines, contractées, je pense, à l'École polytechnique.

On conçoit que, dans ces conditions de surmenage, je n'avais guère de temps à consacrer aux incidents politiques. Je les subissais malgré moi. C'est ainsi que dès ma nomination, je fus assailli par les réclamations d'un ancien ministre de l'Intérieur de l'Empire, homme des plus agréables, d'ailleurs, M. Pinard, agissant au nom et comme conseil du prince Napoléon. Mon prédécesseur, le général de Cissey, avait fait rayer des cadres de l'armée le prince Napoléon, nommé général de division, au moment de la guerre de Crimée, par un décret impérial du 9 mars 1854. Le général de Cissey avait dû souffrir en prenant cette décision, car il avait été jadis chef d'état-major du Prince, pendant son court ministère des Colonies. Mais il céda aux instances de M. Thiers qui ne pouvait pas souffrir le prince Jérôme, et qui s'était permis un abus de pouvoir intolérable, en le faisant arrêter chez M. Maurice Richard, en le met-

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