‹ Mes souvenirs (volume 3)Chapitre 195 sur 309 · UNE RÉPLIQUE · texte numérisé non relu

UNE RÉPLIQUE

fort longtemps, non seulement à se rendre indépendant du haut commandement, mais à prendre autorité sur lui, grâce à l'administration et au contrôle qu'il détenait. Le duc d'Audiffret-Pasquier avait formé à cet égard un plan de réorganisation complète, et je fus invité à en venir entendre l'exposé, à la Commission des Marchés et à la Commission militaire, dite des Quarante-Cinq, réunies. La discussion dura deux jours, et le duc d'Audiffret-Pasquier y prononça deux discours, aussi longs qu'admirables. Le second jour, et dans le second discours, le duc exposa que les réformes qu'il préconisait n'étaient pas nouvelles, qu'elles avaient été étudiées par le Corps législatif, sous l'Empire, et qu'elles auraient été adoptées par la Chambre, si l'intendant général inspecteur, Darricau, conseiller d'État, grand officier de la Légion d'honneur, commissaire du Gouvernement, n'avait pas, dans un magnifique discours, réclamé le statu quo et, en quelque sorte, contraint le vote des députés par les séductions de son langage. Et le duc d'Audiffret-Pasquier termina par ces paroles : « Messieurs, méfiez- vous donc des beaux discours.» Il fut très applaudi. Et les commissaires, tout prêts à prendre l'initiative des réformes réclamées par leur président, m'invitèrent à répondre tout de suite.

Ma position était des plus délicates. Je partageais beaucoup des idées exprimées par le duc d'Audiffret- Pasquier. La plupart de ses critiques contre l'Intendance me semblaient justes. Je pensais, comme lui, que de grandes réformes s'imposaient dans notre organisation administrative. Mais je ne croyais pas non plus que l'on dût voter ces réformes par acclamation, et sans les avoir fait précéder d'une étude approfondie, confiée à des gens compétents. Je m'en tirai par ce petit discours :

« Messieurs , je m'associe aux applaudissements provoqués par le magistral exposé que nous venons

d'entendre, mais j'en retiens la fin, la conclusion; et je demande à votre président la permission de vous dire, comme lui : « Méfiez-vous des beaux discours ! » Comme le duc d'Audiffret-Pasquier, j'estime que des réformes profondes sont indispensables; mais j'estime aussi qu'elles ne peuvent pas être le résultat d'un élan irréfléchi, et je vous propose de les faire étudier immédiatement, par une commission dont j'offre la présidence à M. le duc d'Audiffret-Pasquier, et dans laquelle entreront, pour parts égales, l'élément législatif et l'élément militaire. »

Cette proposition fut adoptée. La commission fut nommée, et elle fonctionnait encore lorsque je dus quitter le ministère. Son travail servit de base au régime sous lequel vit aujourd'hui l'administration de l'armée.

Je devrais peut-être exposer dès à présent les principales réformes militaires qui furent accomplies pendant que j'étais à la tête de l'armée; mais l'étude, la discussion et le vote de ces réformes s'étendirent sur toute l'année que je passai au pouvoir, et cette année fut traversée par des événements politiques ou parlementaires dont le récit viendrait, à tout bout de champ, suspendre et entraver les explications que je crois devoir fournir. Ainsi, pendant que je m'occupais de la réorganisation de l'armée, j'eus à régler tous les détails du procès Bazaine, depuis le choix des juges jusqu'à la notification à l'accusé de la commutation de sa peine, décidée parle Maréchal. Et, pendant que le procès Bazaine se déroulait devant le conseil de guerre de Trianon, je fus mêlé d'une façon indirecte, mais positive, aux tentatives de restauration monarchique qui échouèrent, avant même que le procès Bazaine fût terminé. Je serais donc forcé de mélanger, pour le lecteur, si je voulais respecter les dates, tous ces sujets d'un ordre si différent. Ce serait au-dessus de mes forces. Ce serait aussi fatiguer l'attention du public. Je crois

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