LE GÉNÉRAL FROSSARD
fortification fallait-il recourir, en présence des nouveaux engins de destruction? Mais ce qui distingue l'arme du génie, c'est un esprit de corps poussé jusqu'aux plus extrêmes limites, pour ne pas dire jusqu'à l'excès. Les sapeurs sont exclusifs. Ils n'admettent pas que d'autres qu'eux entendent quoi que ce soit à la fortification. Peut-être ont-ils changé depuis moi; de mon temps, ils étaient encore ainsi, et, pour eux, le Comité représentait le dernier mot de la Loi et des Prophètes. Le colonel Ansous était donc dans les mains du président du Comité du génie, et opposait une force d'inertie insurmontable à tout ce qui n'avait pas été vu, étudié, discuté et voté par le Comité. Cette dépendance, ce respect, cette subordination n'auraient eu que des avantages, si le président de ce Comité avait été actif et audacieux. Ce président était le général Frossard, l'ancien gouverneur du Prince impérial.
Appuyé, lui aussi, sur des services de guerre éclatants, sur le souvenir d'une conduite admirable tenue en Crimée, sur une indiscutable noblesse de caractère, le général Frossard était encore pour le génie ce qu'il avait été, pendant presque tout l'Empire, une sorte de demi-dieu. Toute l'armée savait que ce n'était pas à lui, mais bien au maréchal Bazaine, qu'il fallait attribuer la perte de la bataille de Spicheren. Mais il commençait à être vieux. Il était revenu de la guerre sombre, aigri, malade, découragé, et, loin de se mettre à la tête du mouvement, il le retardait le plus qu'il pouvait, non par mauvais esprit, grand Dieu ! mais par timidité patriotique , par la crainte d'ajouter encore aux désastres de la guerre ceux que peuvent enfanter d'imprudentes et hâtives réformes. Il ne comprenait pas la nécessité urgente de satisfaire, à tout prix, les exigences légitimes de l'opinion publique, réclamant la fermeture de notre frontière et sa mise en bon état de défense. En face d'un pareil état d'esprit, il vaut
mieux encore se tromper que ne rien faire. Je cherchai donc un directeur du génie, moins disposé que le colonel Ansous à subir l'influence déprimante du général Frossard, et je le trouvai en la personne du général Seré de Rivière, qui fut rapporteur du procès Bazaine et dont la nomination fut, d'ailleurs, postérieure à ce procès. C'était un esprit libre et débarrassé des préjugés du passé, et il se montra à la hauteur de la tâche que je venais de lui confier.
Enfin, j'aurai débarrassé ma narration des broutilles accessoires et pourtant nécessaires, lorsque j'aurai rappelé qu'une des premières délibérations du Conseil des ministres porta sur la fixation de la liste civile du Président de la République. L'un d'entre nous proposa d'allouer au Maréchal six cent mille francs par an, somme votée, en 1848, pour le chef du Pouvoir exécutif. Après une courte discussion, on décida de demander à l'Assemblée le double de cette somme, douze cent mille francs, qui furent votés. Le débat fut manifestement désagréable au Maréchal, qui là, comme partout ailleurs, fit preuve d'un désintéressement absolu et du mépris de toutes les questions d'argent. Il avait ouvert les salons de la Présidence, à l'hôtel de la préfecture, abandonné par M. Thiers, et, immédiatement, ces réceptions, dont la Maréchale faisait les honneurs, avec une aménité et une simplicité de grande dame, devinrent le rendez-vous de tout le haut personnel de la politique, de l'armée, de l'administration, auquel s'adjoignait le monde des sciences, de la littérature et des beaux-arts. Ce qu'on appelle la grande société, le grand monde, l'aristocratie, s'habitua à venir y coudoyer les représentants des Puissances étrangères. On pouvait croire qu'une véritable Cour renaissait. Et le spectacle des salons, remplis de l'élite française, celui de l'avenue de Paris, où brillaient les lanternes d'une infinité de voitures bien tenues, plongeaient dans le ravissement