‹ Mes souvenirs (volume 3)Chapitre 200 sur 309 · SA MAJESTÉ LE SCHAH · texte numérisé non relu

SA MAJESTÉ LE SCHAH

le monde royaliste, qui croyait voir là le réveil de l'esprit monarchique. Le Maréchal lui-même se considérait, de bonne foi, comme une sorte de pont-levis sui lequel devait passer la monarchie. Et il disait sans mystère : « Ce n'est certainement pas pour fonder la République que l'Assemblée nationale m'a confié le Pouvoir. »

Les fêtes dont l'arrivée et le séjour du Schah de Perse furent le prétexte augmentèrent encore ces illusions.

Nassr-ed-dine, né en 1831, règne sur la Perse depuis 1 848. Il venait de parcourir la Russie, l'Allemagne, et de séjourner quelque temps en Angleterre, lorsqu'il arriva à Paris, le 6 juillet. Le train qui l'avait reçu à Calais l'amena directement à la gare de la porte Dauphine, à l'avenue du Bois de Boulogne, afin qu'il pût faire son entrée dans Paris par le côté le plus prestigieux de la Capitale. C'était un dimanche. Le temps était superbe. Toute la population était dehors. Les troupes formaient la haie le long de l'ancienne avenue de l'Impératrice, autour du rond-point de l'Arc de triomphe, où avaient été dressées d'élégantes tribunes, sur toute l'avenue des Champs-Elysées, la place et le pont de la Concorde, jusqu'au palais de la présidence du Corps législatif , assigné pour demeure à notre hôte. Le Maréchal, sa maison militaire, ses ministres, les préfets de la Seine et de Police, tous, en grand uniforme, attendaient le Schah à la porte Dauphine. Il arriva, portant sur son bras le grand cordon vert de son ordre du Lion et du Soleil, dont il revêtit immédiatement le Maréchal, qui, de son côté, lui passa le grand cordon rouge de la Légion d'honneur. Et, au pas, les voitures du cortège, précédées, encadrées et suivies par plusieurs escadrons de cuirassiers, parcoururent la longue voie triomphale, au milieu des acclamations, pendant que les musiques exécutaient une manière d'air national persan assez disgracieux.

4o6 MES SOUVENIRS.

Je retrouvai dans Sa Majesté le type le plus pur du Souverain oriental, encore bien que des lunettes d'or donnassent à sa physionomie un caractère assez moderne ; cette impassibilité superbe , cette indifférence imperturbable, cette immobilité d'idole, cette attitude hautaine que donne aux potentats asiatiques l'habitude d'être servis à genoux, à plat ventre, pour ainsi dire, et de voir leurs ministres eux-mêmes ne jamais les aborder sans paraître vouloir s'effondrer à leurs pieds.

De taille moyenne, la figure bronzée, coupée par une épaisse moustache et trouée de deux grands yeux sans regard, avec une expression de dureté, vigoureusement charpenté et sans trace d'embonpoint, le Schah était imposant, mais pas gracieux. Il savait un peu d'anglais, mais ne s'exprimait en français qu'en résumant ordinairement sa pensée par un seul mot, un substantif. Il portait ce costume modernisé par lequel les Orientaux s'imaginent être entrés dans la civilisation : le bonnet conique d'astrakan orné de son chiffre en diamant, surmonté d'une aigrette; une tunique noire, boutonnée, à jupe plissée et godronnée; un pantalon noir à bande d'or et un sabre turc, supporté par un baudrier. Les jours de gala, il disposait sur la tunique plusieurs rangées de gros diamants, sortis du trésor impérial et fruits des antiques rapines exercées par ses prédécesseurs dans l'Inde.

Le mardi 8, le Maréchal offrit au Schah un grand banquet, dans la galerie des Glaces, au palais de Versailles. La table tenait toute la longueur de la galerie. Nous étions cent soixante convives, et j'étais assis à côté de l'amiral de Gueydon, le plus aimable et le plus original des marins, qui me parla tout le temps du chagrin qu'il ressentait d'avoir été relevé de ses fonctions de gouverneur général civil de l'Algérie, et remplacé par le général Chanzy. Un grand feu d'artifice, qui devait suivre le dtner, avait été préparé sur le bassin de

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