‹ Mes souvenirs (volume 3)Chapitre 20 sur 309 · NOS COLONS · texte numérisé non relu

NOS COLONS

l'Empereur avait voulu compléter le voyage d'études qu'il avait ébauché cinq années auparavant et qui avait été attristé et interrompu par la mort de la duchesse d'Albe. Il désirait visiter en détail les trois provinces. Il eut à peine mis le pied dans l'intérieur du pays qu'il comprit la véritable situation de la colonie. Il vit qu'en dehors de la plaine de la Mitidja, où l'élément européen avait à peu près complètement chassé l'élément indigène, et en dehors de la banlieue des grandes villes, où se rencontraient quelques exploitations agricoles européennes, le colon n'apparaissait en Algérie qu'à l'état d'exception. Les nombreux villages, presque tous construits par le génie militaire, ne présentaient nulle part un signe de prospérité. Beaucoup de maisons étaient déjà abandonnées; quelques-unes tombaient en ruine, faute de réparations, et les seuls établissements commerciaux qui se soutinssent encore étaient des cabarets. Le seul trafic qui nourrît son homme était la vente de l'absinthe. Le Français, réduit à l'initiative privée, n'avait rien encore fondé de durable. De longtemps, suivant toutes les apparences, il ne ferait pas souche en Afrique et serait, par conséquent, hors d'état de substituer son sang et sa race au sang et à la race des gens qui occupent le pays depuis un temps immémorial. Mais ce colon impuissant n'en était que plus exigeant et plus prétentieux. Il n'aspirait à rien moins qu'à être le seul propriétaire d'un sol qu'il ne pouvait pas même exploiter par lui-même, puisqu'il n'employait encore à son service que des travailleurs indigènes. Démocrate dans l'âme, il portait en lui tous les instincts de la féodalité, et, sorti des ateliers des grandes villes, il parlait et raisonnait comme ces leudes de Pépin le Bref ou de Charlemagne, ou comme ces chevaliers de Guillaume le Conquérant, qui s'étaient taillé de vastes domaines dans les territoires des peuples vaincus.

D'autre part , l'Arabe et le Kabyle possédaient seuls, ou à peu près, exploitaient seuls, ou à peu près, cette terre dont on rêvait de les dépouiller et à laquelle ils étaient passionnément attachés, parce que sur elle seule leur race peut prendre son libre essor. Il était dangereux de pousser à bout cette population guerrière qui venait de prouver son courage et sa vitalité, en résistant à nos plus braves troupes et à nos meilleurs généraux. Il était fou d'imaginer que nous arriverions à nous l'assimiler et à substituer nos mœurs aux siennes, qui tiennent non seulement à sa constitution physique, mais encore à sa religion et à son âme même. Il était impossible de la refouler, impossible de l'exterminer. Le devoir et le bon sens nous commandaient donc de nous arranger pour vivre côte à côte avec elle.

C'est ce que comprit très vite l'Empereur, et c'est ce qui devait lui inspirer sa lettre historique adressée au maréchal de Mac Mahon, et par laquelle il confiait au public les impressions qu'il avait recueillies pendant son voyage et les vues qu'il avait conçues pour la prospérité de notre colonie. Intentionnellement, il s'était servi de l'expression de « royaume arabe » , pouf marquer qu'il entendait confondre dans sa sollicitude les intérêts des colons français et les droits des populations indigènes. Nous verrons tout à l'heure l'effet que produisit cette lettre en Algérie, mais auparavant il convient de rappeler un des incidents de ce voyage impérial qui était resté très vivant dans la mémoire du maréchal de Mac Mahon et qu'il m'a raconté lui-même plus d'une fois. Il s'agit du discours fameux prononcé, le 24 mai 1865, par le prince Napoléon, devant un public immense, à Ajaccio, où l'on inaugurait un monument en l'honneur de Napoléon Iep et de ses frères.

Le cortège impérial revenait de Tlemcen. L'Empereur et le Maréchal étaient tous les deux dans la même voiture , lorsqu'on leur remit le courrier de

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