UN DISCOURS HISTORIQUE
France, apporté par une estafette. L'Empereur lut et relut plusieurs fois le texte du discours de son cousin que lui apportait ce courrier, puis il le passa au Maréchal, en lui disant : « Tenez, lisez-moi ceci. » Et le Maréchal lut entre autres choses cette déclaration :
« Je crois à la nécessité de supprimer le pouvoir temporel des papes.
« J'aime la liberté sous toutes ses formes, mais la liberté de tous.
« La vraie liberté, c'est le suffrage universel loyalement appliqué, la liberté complète de la presse sous le droit commun et le droit de réunion.
« Un peuple libre doit se composer d'individualités indépendantes avec leur entier développement, et non de grains de sable qui ne sont agrégés que par le ciment de l'administration. »
Le Maréchal, tout à fait scandalisé, rendit le papier à l'Empereur.
— Qu'en pensez-vous? lui demanda le Souverain.
— Je pense, répondit le Maréchal, qui eut toujours son franc parler, qu'il serait étonnant que Votre Majesté tolérât un pareil langage de la part d'un parent pour qui elle a toujours fait preuve d'une inépuisable indulgence.
— Soyez tranquille! répondit l'Empereur; je répondrai avec de la bonne encre.
On arriva à Oran, et le soir, après le dîner, l'Empereur fit lire au Maréchal la lettre, rapidement rédigée, qu'il adressait à son cousin, et qui partit le lendemain matin, pour être insérée au Moniteur,
Le Maréchal put donc apercevoir le premier les phrases suivantes :
« Le programme politique que vous placez sous l'égide de l'Empereur ne peut servir qu'aux ennemis de mon gouvernement.
« Pour savoir appliquer au temps actuel les idées
de l'Empereur, il faut avoir passé par les rudes épreuves de la responsabilité et du pouvoir.
« Mais ce qui est clair aux yeux de tout le monde, c'est que pour empêcher l'anarchie des idées, cette ennemie redoutable de la vraie liberté, l'Empereur avait établi, dans sa famille d'abord, dans son gouvernement ensuite, cette discipline sévère qui n'admettait qu'une volonté et qu'une action; je ne saurais désormais m 'écarter de la même règle de conduite.
« Sur ce, Monsieur et cher cousin, je prie Dieu qu'il vous ait en sa sainte garde. »
On sait qu'à la suite de son esclandre, le prince Napoléon passa quelque temps dans une disgrâce apparente, qui fit bientôt place à un retour complet de faveur ; car Napoléon III était l'homme du monde le moins capable de rancunes persistantes.
Donc, la population civile de l'Algérie accueillit fort mal les témoignages de la sollicitude impériale, étendue à la fois au colon et à l'Arabe. Pour manifester son hostilité, tous les prétextes lui furent bons, tous, jusqu'à la traditionnelle promenade du cadavre. Un jeune Français ayant été assassiné dans le quartier indigène d'Alger, les colons décrétèrent que les Arabes étaient ses assassins et firent passer et repasser le corps devant le palais du Gouvernement, sous les yeux du Maréchal. De plus, à ce moment-là, commencèrent les attaques contre l'institution même du gouvernement militaire, et la campagne d'opinion et de journaux qui réclamait un gouverneur civil et devait l'obtenir, à la chute de l'Empire.
Auprès du Maréchal lui-même, la lettre impériale avait froissé un homme de convictions profondes et de caractère inébranlable, le sous -gouverneur et chef d'état-major général de l'Algérie, le général Des vaux. Il était trop discipliné pour se permettre la moindre