FUSÉES ET BALLETS
Neptune, et, à la minute exacte fixée aux artificiers, le Maréchal conduisit son hôte à la tribune, dressée en face du bassin. Les fusées se faisaient attendre. Le Maréchal, dont la vertu principale n'était pas la patience, s'exaspéra bientôt, et je l'entends encore s'écrier : « Qui est-ce qui commande dans cette boutique-là? » Tout l'homme était dans cette boutade. Enfin, le feu d'artifice éclata et fut trouvé superbe. De véritables foules étaient venues de Paris pour jouir de ce spectacle dont elles sont toujours friandes. Elles gardèrent une attitude déférente et irréprochable. Au reste, le préfet de police était un très habile homme; c'était M. Léon Renault, que différentes déceptions devaient plus tard ramener à la République.
Le jeudi 10, le Maréchal passa, en l'honneur du Schah de Perse , une revue de toute l'armée de Paris, sur l'hippodrome de Longchamps. Pour cette solennité militaire, Sa Majesté persane avait mis tous ses diamants, c'est le cas de le dire. Depuis l'aigrette du bonnet d'astrakan jusqu'à la croupière, le cavalier et le cheval ruisselaient de pierreries. La revue fut très belle. Le duc de Nemours y assistait, aux côtés du Maréchal, qui avait été son officier d'ordonnance, à la prise de Constantine.
Le samedi 12, grande représentation de gala, à la salle de la rue Le Peletier qu'un incendie allait bientôt faire disparaître : fleurs, verdure, tapis, cavaliers de la garde républicaine sur l'escalier, huissiers transformés en cariatides et précédant, avec des flambeaux, le directeur qui vint recevoir le Maréchal et le Schah, à la porte d'entrée. Les loges du fond avaient été converties en une grande loge d'honneur, occupée parle Schah, sa suite, le Maréchal, les ministres. Les généraux, les hauts fonctionnaires étaient en grand uniforme, toutes les femmes en grande toilette. Coup d'œil féerique. On donnait un acte de la fuive et doux ballets, Coppêlia
et la Source, précédés de l'inévitable air national persan. Le Schah me parut tout à fait indifférent à la musique; mais sa majestueuse indifférence fit place à des signes d'attention tout à fait marqués, lorsque les dames du corps de ballet apparurent. Coppêlia fut dansée par Mlle Beaugrand, et la Source par Mlle Sangalli.
A chaque entr'acte, dans un salon ménagé derrière la loge, on servait des rafraîchissements, pour lesquels Sa Majesté persane paraissait avoir un goût très prononcé. Je n'ai jamais pu comprendre qu'un seul estomac pût renfermer, sans éclater, les glaces, limonades glacées, sorbets, petits-fours que Nassr-ed-dine absorba dans cette soirée. Le tout était accompagné de pyramides de pêches, fruit national, puisqu'il vient de la Perse, et de tranches de melon, en quantité invraisemblable. Je suivais de l'oeil, parmi les dignitaires qui accompagnaient le Schah, son médecin, le docteur Tholozan, ancien chirurgien de notre marine. Il ne donnait pas le moindre signe d'inquiétude. Le docteur Tholozan avait su se créer une situation enviable à la cour de Perse, sur un terrain où les Occidentaux trébuchent facilement. Son royal client donnait à son médecin moins de travail, disait-on, pour guérir ses maladies, que pour réparer ses forces dont il abusait un peu, paraît-il, dans l'intimité ; et la chronique secrète de cette époque-là raconte que les jouissances officielles ne tinrent pas la principale place, dans les préoccupations du Schah. Mais la vie privée doit être murée, comme a dit l'excellent M. de Guilloutet, député des Landes.
Il y eut encore le lendemain, au Trocadéro, une fête de nuit avec retraite militaire aux flambeaux, embrasement des Champs-Elysées par les flammes de Bengale et feu d'artifice sur le Champ de Mars ; puis un grand bal à l'Elysée, avec trois mille invitations, répandues dans la société pari-sienne, et encore un feu d'artifice. Le Schah resta juste quinze jours à Paris, puisque