‹ Mes souvenirs (volume 3)Chapitre 207 sur 309 · LE DROIT HÉRÉDITAIRE · texte numérisé non relu

LE DROIT HÉRÉDITAIRE

gentilshommes qui composaient sa société habituelle ne la connaissaient pas non plus , et si même ils l'avaient connue, ils n'auraient pas osé la dire, hypnotisés qu'ils étaient par son prestige et par leur respect. Il avait grandi dans cette idée que la Restauration était morte des sacrifices qu'elle avait consentis, des concessions qu'elle avait faites aux hommes et aux principes de la Révolution. Et il considérait comme des trembleurs et des illusionnés les rares amis qui lui disaient : « Le droit héréditaire ne suffira pas à vous ramener. Il faudra que vous y ajoutiez des garanties sérieuses et précises. » Il voulait donc rentrer intact, et il le voulait depuis longtemps.

Déjà, en 1 849, vers la fin de septembre, avant la mort du maréchal Bugeaud, à Ems, le marquis de La Rochejaquelein, le marquis de Pastoret et le duc de Valmy vinrent lui exposer la situation politique de la France.

— Monseigneur, lui dirent-ils, nous sommes sûrs des élections prochaines ; la France va élire une Chambre qui vous replacera sur le trône de vos pères.

— Comment! répondit le Prince, vous voudriez que je soumisse mon droit héréditaire, antérieur et supérieur, au suffrage d'une Assemblée?

— Monseigneur, dans cette noble réponse, nous reconnaissons le sang de votre aïeul Henri IV ; mais nous avons autre chose à vous proposer. Le maréchal Bugeaud, à Lyon, et le général Changarnier, à Paris, sont maîtres absolus des troupes placées sous leurs ordres. Ecœurés de ce qui se passe, ces deux chefs sont prêts à vous ramener, à la tête de l'armée.

— Comment ! vous voudriez que moi, le Roi, je rentrasse en France par un pronunciamiento, et les pieds dans le sang de mes sujets ?

Les trois interlocuteurs du Prince baissèrent la tête et n'insistèrent plus. Tous trois firent partie de la première promotion sénatoriale que signa l'Empereur.

De son côté, le parlementaire, rentrant à Paris, après cette entrevue mémorable, se faisait à lui-même ce raisonnement, dont la candeur désarmerait un tigre : « J'ai dit à Monseigneur que je n'avais pas entendu sa phrase : a Jamais je n'accepterai le drapeau tricolore. » Par conséquent, je n'ai pas le droit de répéter cette phrase, je ne dois pas m'en servir. » Et c'est ainsi qu'avec les meilleures intentions du monde, M. Chesnelong, revenu parmi ses collègues, laissa se développer et grandir, au milieu d'eux, le malentendu fatal.

Les monarchistes prirent feu. Ils crurent que toutes les difficultés étaient aplanies, et que la restauration était désormais la plus facile de toutes les entreprises. Ils n'admettaient pas que quelqu'un, dans le pays, osât résister à un vote de l'Assemblée. Ils prenaient pour une adhésion l'attitude étonnée du public qui, d'ailleurs, il faut le reconnaître, était presque résigné. Il y eut une semaine ou deux pendant lesquelles l'opinion ressemblait assez à une baguette dressée perpendiculairement sur le nez d'un équilibriste, qui la maintient par d'imperceptibles mouvements. La moindre poussée intelligente la faisait tomber du côté du Roi ou du côté de ses adversaires. On pensa à tout, excepté à donner cette petite secousse nécessaire.

On avait arrêté les termes légaux du rappel de la monarchie : une résolution en trois articles par laquelle l'Assemblée, usant de son pouvoir constituant, déclarait que la monarchie nationale héréditaire et constitutionnelle était le gouvernement de la France, et que Henri-Charles-Dieudonné, chef de la famille royale de France, était appelé au trône.

On avait arrêté l'ordre et la marche des événements parlementaires, le plan de la bataille. Le 5 novembre, jour de la rentrée de l'Assemblée, un député de la gauche, gagné secrètement, devait monter à la tribune, déclarer qu'il était temps de sortir du provisoire et

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