‹ Mes souvenirs (volume 3)Chapitre 206 sur 309 · LA MISSION DE M. CHESNELONG · texte numérisé non relu

LA MISSION DE M. CHESNELONG

Il a raconté depuis, et tout à fait récemment, sa mission, et son récit contient l'aveu un peu naïf de son inexpérience en matière diplomatique. Tant qu'il se borna à exposer devant le comte de Chambord les idées constitutionnelles adoptées parla Commission des Neuf, celui-ci donna des marques d'assentiment, et M. Chesnelong écrivait à ce propos, à ses amis de Versailles, « qu'on lui avait donné à enfoncer des portes ouvertes » . Mais , quand la question du drapeau fut abordée , le Prince répondit simplement ces mots : « Jamais je n'accepterai le drapeau tricolore. » M. Chesnelong aurait pu et dû répliquer : « Alors, le rétablissement de la monarchie est impossible, et je n'ai plus rien à faire ici. »

Ainsi eût parlé un homme d'affaires. Ainsi eût-il parlé lui-même, s'il eût transporté dans la politique les habitudes de son comptoir. Et il eût bien fait. Il ne faut pas croire, en effet, que les règles changent avec les proportions des choses, et je suis persuadé que les hommes d'Etat ne sont grands que parce qu'ils ne se laissent pas troubler par les dimensions colossales des intérêts qu'ils manient, et parce qu'ils appliquent aux grandes affaires les procédés qui font réussir les petites. Mais M. Chesnelong désirait de toute son âme la restauration. Mais M. Chesnelong était à la fois écrasé par les souvenirs historiques que représentait son interlocuteur, et attendri par les bontés du Prétendant. Il répondit : « Je n'ai pas entendu le mot que Monseigneur vient de prononcer. » Et, à ce moment précis, commença le malentendu qui devait aboutir à l'échec de cette tentative de restauration, si légèrement entamée et si mal conduite. Le comte de Chambord et M. Chesnelong, après trois entretiens, se séparèrent à minuit, à la gare, le premier pour rentrer à Frohsdorff, le second pour revenir à Paris.

Le Prince avait le droit de croire aue les monar-

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chistes de l'Assemblée l'accepteraient, avec son drapeau, puisque le représentant de la Commission des Neuf et lui venaient de se donner rendez-vous à Paris ; puisque le plénipotentiaire de la majorité avait répondu à sa déclaration formelle contre le drapeau tricolore par une formule insolite qui paraissait dissimuler une adhésion tacite; puisque ce plénipotentiaire emportait une sorte de convention stipulant que le Roi, après son retour, présenterait lui-même une combinaison de nature à satisfaire, à la fois, son honneur et les susceptibilités nationales. Et ce sentiment était compréhensible chez lui. Élevé sur les genoux de la Dauphine, fille infortunée de Louis XVI, nourri des souvenirs des deux premières Restaurations, il se rappelait, sans doute, la scène historique et piquante qui marqua la première entrevue de son grand-oncle, le roi Louis XVIII, et des maréchaux du premier Empire, venant le saluer au château de Saint-Ouen. Louis XVI II croyait, probablement, que la France ne voudrait jamais abandonner le drapeau tricolore qu'elle venait de promener, victorieux, à travers l'Europe, et il avait déjà fait son deuil du drapeau blanc, puisque, pour recevoir les maréchaux, il avait arboré à son chapeau une cocarde tricolore, qu'il se hâta de faire disparaître, lorsqu'il vit la cocarde blanche au chapeau des maréchaux. Le comte de Chambord pouvait donc croire que les parlementaires s'exagéraient les répugnances du peuple et de l'armée contre le drapeau blanc ; que cette question qui paraissait, de loin, si difficile à régler, se résoudrait d'elle-même par l'entraînement d'un peuple enclin aux enthousiasmes. Il était certainement convaincu que le jour de sa rentrée à Paris, il n'y aurait pas assez de draps de lit et de nappes, pour pavoiser les fenêtres. Comment aurait-il connu les sentiments véritables de ce pays-ci ? Comment la vérité aurait-elle pu percer le cercle de dévouements aveugles qui l'entourait ? Les

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