CONSPIRATIONS DE SALON
gible, le signe sensible de la patrie. Eh bien, pour tout le monde, ou à peu près, le drapeau rouge représente les destructions révolutionnaires ; c'est le signe sanglant de la démagogie. Le drapeau blanc représente l'ancien régime, les abus, les privilèges contre lesquels a été faite la Révolution. Le drapeau tricolore est le drapeau de la France moderne, l'emblème des conquêtes légitimes de la Révolution et des gloires impérissables qui ont suivi ces conquêtes. Il éveille d'autres souvenirs, dites-vous, des souvenirs d'émeute! Le peuple les a oubliés. Et comment ne les oublierait-il pas, lorsqu'il a vu le drapeau tricolore abriter les vainqueurs de la Commune?
Le duc de Broglie pensait exactement comme moi. Je l'avais maintes fois entendu exposer la nécessité de garder le drapeau tricolore. Mais il fallait ménager ces terribles chevau-légers qui n'admettaient, sur la question du drapeau, aucune concession dont le comte de Chambord ne prendrait pas lui-même l'initiative. Puis, M. Ernoul, qui avait volontairement provoqué cette discussion, n'entendait pas la laisser finir ainsi, et, avec une grande éloquence, il entreprit de démontrer que je me méprenais sur le sentiment des masses et que je me faisais l'interprète de quelques politiciens qui s'inclineraient, comme les autres, devant le fait accompli.
Ma parole, que je ne savais pas dominer, alla plus loin que ma pensée, et j'eus le tort de répondre :
— Ne croyez pas cela. Les masses ne comprennent rien à vos petites conspirations de salon ; elles ne veulent ni de l'ancien régime, ni du drapeau qui le représente.
En voyant la discussion cesser brusquement et la séance levée, sous une impression de malaise général, je compris que j'avais été trop loin. Je sortis tout seul, et je vis le duc de Broglie, le garde des Sceaux et M. de la Bouillerie monter l'escalier qui conduisait aux
appartements privés du Maréchal. « Ces gens-là s'en vont, me dis-je, solliciter le plaisir de ne plus être mes collègues. » Dans la journée, le Maréchal m'envoya chercher par le commandant de Vaulgrenant, à l'hôtel du ministère de la Guerre, qui était à deux pas du sien, et me dit, pour entamer la conversation :
— Est-ce que vous ne m'avez pas parlé d'un projet de reconstitution du Conseil supérieur de la guerre? Où en êtes- vous de ce travail-là?
— Oh! Monsieur le Maréchal, je crois bien qu'il ne s'agit pas de cela, aujourd'hui. D'abord, je n'ai pas de dossier pour vous répondre. Ensuite, j'imagine que c'est ma démission que vous voulez me demander.
— Non. Ils me l'ont réclamée. Ils voulaient avoir Ducrot à votre place. Ils ne vous trouvent pas assez sûr. Je leur ai dit que je répondais de vous comme de moi. Mais, sapristi! vous n'êtes pas avocat, vous!
— Je n'ai jamais eu cette prétention. Seulement, dans ce que j'ai dit ce matin, y a-t-il quelque chose qui vous ait déplu?
— Non pas. Pourtant, il aurait mieux valu parler avec plus de modération. Vous leur avez dit des choses... « Conspirations de salon... » Que diable! On ne dit pas ça!
— C'est parfaitement vrai, monsieur le Maréchal ! J'ai eu tort; mais j'étais pris au dépourvu, et je n'ai pas eu le temps de me préparer. Voyons! On me demande à brûle-pourpoint ce que pense l'armée d'une restauration et du drapeau blanc. Moi, je dis ce que je crois la vérité. Valait il mieux la déguiser, cette vérité, entretenir des illusions, préparer des surprises? Je ne suis pas avocat. Vous l'avez dit. Je ne sais pas édulcorer mon langage; mais si je ne vous ai pas choqué personnellement, je suis tout consolé de m'être exprimé sans ménagement.
— Allons! c'est bon! Mais tâchez d'être plus pru-