DRAPEAUX COMBINÉS
dent, à l'avenir. Il faut savoir respecter les convictions, ménager les susceptibilités.
J'en fus quitte pour cette mercuriale assez douce. Mais, par mes imprudentes paroles, je m'étais attiré l'hostilité implacable d'une portion de l'Assemblée, qui ne devait plus me pardonner et à laquelle j'aurais pu, en plusieurs occasions, répondre par des ripostes qui m'eussent infligé les marques d'approbation de la gauche, sans mon insurmontable répugnance à escalader la tribune. Aujourd'hui, jugeant froidement les choses, je m'applaudis d'avoir pris cette attitude, et d'avoir été le premier qui ait osé parler avec cette franchise. Je suis convaincu qu'en provoquant mes explications, M. Ernoul voulait amener le ministre de la Guerre à prendre certains engagements, qui eussent été exploités en faveur du drapeau blanc.
Dans son émouvant récit de la campagne monarchique qui a été abandonnée à cause du drapeau, M. Chesnelong parle très véridiquement, je crois, des dispositions réelles de l'armée. Les troupes auraient « subi », comme je l'ai dit, le drapeau blanc. Mais nul ne pouvait affirmer que, tôt ou tard, elles ne se seraient pas laissé reprendre par le drapeau tricolore, aux mains des ennemis de la monarchie. Pour moi, j'étais décidé à suivre le Maréchal partout. Mais j'étais également convaincu que le drapeau blanc ferait tout échouer. C'était la pierre d'achoppement. On a tout fait pour la tourner; on n'a pas réussi. On a parlé de faire coexister les deux drapeaux, comme dans certaines nations étrangères, la Russie par exemple. C'était la plus dangereuse de toutes les combinaisons. C'était séparer la France en deux camps, perpétuellement prêts à en venir aux mains. On a parlé de coller les deux drapeaux, pour en faire un étendard qui aurait été tout blanc d'un coté et tricolore de l'autre; c'était enfantin, aussi enfantin que de supprimer le rouge, pour n'ad-
mettre que le blanc et le bleu. On répondait que le blanc avait été couleur nationale, avant les trois autres, et avant la Révolution. C'était donc bien la preuve qu'il s'agissait de revenir à un temps antérieur à la Révolution. La question était simple et ne pouvait être résolue que simplement : un seul Roi, une seule nation, une seule armée et un seul drapeau, le drapeau tricolore sur lequel on aurait pu semer toutes les fleurs de lis et tous les écussons qu'on aurait voulu, mais le drapeau tricolore.
J'avoue que je n'ai jamais bien compris l'entêtement du comte de Chambord et son obstination à conserver le drapeau blanc. Le Maréchal était convaincu que le Prince céda à une considération patriotique, et à la crainte d'attirer sur son pays l'animosité, et même les armes de l'Allemagne. Il ajoutait que le comte de Chambord, ne voulant pas paraître déserter son principe, en abdiquant, a\ait voulu rendre son retour impossible, en maintenant toutes ses prétentions. On a dit aussi que l'honneur lui défendait de répudier le drapeau de son aïeul Henri IV. S'imagine-t-on, par hasard, que si Henri IV pour rentrer dans Paris avait dû sacrifier son drapeau, il eût hésité? Il a fait bien d'autres sacrifices! Il a sacrifié sa religion. Il a sacrifié des partisans qui avaient versé leur sang pour lui. lia sacrifié trois cents millions du temps, pour acheter des conversions. Et puis, si le comte de Chambord avait son honneur, la France avait aussi le sien. Et l'honneur de tous peut bien entrer en parallèle avec l'honneur d'un seul, si grand qu'il soit. On ne me retirera pas de l'idée que le comte de Chambord tenait médiocrement au trône, parce que la France ne lui rappelait que des souvenirs peu séduisants ; parce que les affections qui veillaient autour de lui tremblaient de le voir entrer dans cette fournaise, affronter les colères, les bombes, les coups de couteau, les injures sauvages, sans autre perspective, pour son abnégation