‹ Mes souvenirs (volume 3)Chapitre 216 sur 309 · LE PRÉTENDANT A VERSAILLES · texte numérisé non relu

LE PRÉTENDANT A VERSAILLES

Cette exclamation un peu naïve peignait l'homme, et surtout ses partisans qui, le tenant pour le Roi, ne paraissaient pas se douter qu'il avait à reconquérir son royaume.

Le comte de Blacas passa alors chez le Maréchal, qui, sans avoir pu s'entendre avec la Maréchale, lui fit la même réponse qu'elle, tant la situation imposait cette réponse. Mais il ajouta que le comte de Chambord pouvait se considérer, à Versailles et partout où il lui plairait d'aller en France, comme en sécurité parfaite, et qu'il sacrifierait mille fois sa vie pour protéger celle du Prince. C'est à ce moment-là, si mes souvenirs sont exacts, qu'il faudrait placer un mot du Maréchal devenu historique. Le comte de Blacas, dans cette conversation, lui donnait à entendre que, si le Prince se présentait devant les troupes, son prestige et la majesté de son titre de Roi de France suffiraient à les entraîner.

— Pas avec le drapeau blanc surtout ! Qu'il ne s'y risque pas ! se serait écrié le Maréchal ; les chassepots partiraient tout seuls.

Le comte de Chambord resta ignoré, et, pour mon compte, je préfère à cet incognito, trop sévèrement gardé, la tentative chevaleresque de Charles-Edouard en Ecosse, en 1745. J'ajouterai que jusqu'au 20 novembre, jour où, sur la proposition de M. Depeyre, fut votée pour sept années la prorogation des pouvoirs du Maréchal, à laquelle on donna le nom de septennat, si le comte de Chambord avait fait appeler le général Chan garnier; s'il avait convoqué les chefs du centre droit, qui formait la base de la majorité; s'il s'était montré à eux, s'il avait discuté avec eux ; si, surtout, il leur avait concédé le drapeau tricolore; s'il avait risqué quelque chose; s'il avait été plus Henri IV que Henri V, ce n'était pas le septennat qu'on proclamait, c'était la monarchie qu'on acclamait. Je le respecte trop pour dire qu'il

n'osa pas. Je me contente de dire qu'il ne voulut pas.

Et le soir du 20 novembre, après avoir reçu quatre de ses partisans les plus déterminés, qui venaient de voter le septennat, et auxquels il ne reprocha pas leurs votes, le comte de Chambord quittait la ville du Roi- Soleil, et la France qu'il ne devait plus revoir.

On peut déplorer cette obstination. Les adversaires de la République, et j'en suis, peuvent dresser, en face de cet entêtement, le tableau des maux qu'il nous a coûtés, de ceux qu'il nous coûtera encore, et celui des avantages que nous eût peut-être procurés un peu de condescendance ; mais il faut s'incliner devant ce caractère. Et c'est un grand spectacle que celui d'un homme préférant ce qu'il considère son honneur, son devoir, sa tradition, à un trône, alors surtout qu'aux supplications de ses partisans, aux légitimes tentations d'un orgueil atavique viennent s'ajouter, pour le contraindre, les augustes remontrances de Celui qu'il considère comme le vicaire de Jésus-Christ sur la terre, alors que Dieu lui-même semble mêler sa voix à celle des hommes pour lui dire : Accepte. Ce n'est un mystère pour personne que le pape Pie IX, qui devait se connaître en caractères, et apprécier ceux qui disent les Non possumus, aurait voulu que le comte de Chambord acceptât le drapeau tricolore, et s'était même servi d'un argument saisissant, en disant « qu'après tout, on pouvait faire de grandes choses avec le drapeau tricolore, puisque c'était avec ce drapeau qu'il était rentré dans Rome ». L'homme d'esprit qui cohabitait en lui avec le grand pontife a résumé, par une exclamation plus familière que juste, peut-être, les sentiments qu'excitèrent dans l'opinion moyenne les événements que je viens d'esquisser, en s'écriant :

— Et tout ça pour oune serviette 1

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