‹ Mes souvenirs (volume 3)Chapitre 219 sur 309 · PROCÈS NÉCESSAIRE · texte numérisé non relu

PROCÈS NÉCESSAIRE

et jusque devant le conseil de guerre, il nourrit l'espoir d'être acquitté. Il se considérait comme une victime des passions soulevées contre l'Empire, et non comme un général ayant manqué à ses devoirs. M. Thiers lui-même contribua sans doute à entretenir cette illusion, car il partageait ce sentiment, et l'obstination incompréhensible du maréchal s'explique encore par ce fait que, voyant le groupe de l'Appel au peuple devenu partie intégrante de la majorité conservatrice, un de ses collègues devenu président de la République, et même un de ses subordonnés devenu ministre de la Guerre , il s'imagina qu'on ne voudrait pas , qu'on n'oserait pas, qu'on ne pourrait pas le condamner.

Les gens qui font aux hommes politiques l'honneur, presque toujours immérité, de les croire très malins, très machiavéliques, et préparant de longue date des événements qu'ils subissent, eux-mêmes, presque toujours, sans les avoir vus venir, ont raconté que le procès Bazaine avait été organisé par les monarchistes, afin de déconsidérer encore davantage le parti impérialiste, en rappelant les désastres dont l'Empire était responsable, à la veille même du jour où l'on allait essayer de relever le trône des Bourbons. C'est une erreur manifeste. Sans doute, le duc de Broglie avait été entraîné à dire à la tribune, lorsqu'on réclama des poursuites contre M. Ranc, et en faisant allusion au maréchal Bazaine : « Nous entendons que la justice soit égale pour tous. » Ces paroles menaçantes constituaient un engagement qu'on n'aurait pas manqué de lui rappeler. Mais la nécessité de juger le maréchal Bazaine n'avait pas besoin d'être démontrée. Elle s'imposait tellement qu'elle ne fut pas même discutée au Conseil des ministres. Bazaine passa devant un conseil de guerre, parce qu'il avait réclamé un conseil de guerre, parce qu'il avait voulu se constituer prisonnier, parce qu'il avait bien fallu, lorsqu'il fut prisonnier,

ouvrir une instruction, parce que cette instruction, confiée aux généraux Pourcet et Séré de Rivière, aboutit à des préventions suffisamment établies, parce qu'enfin il n'y avait pas moyen de faire autrement; et dès le 24 juillet, je signai l'arrêt de renvoi de l'accusé devant le premier conseil de guerre.

Mon opinion personnelle sur la conduite du maréchal Bazaine n'a jamais varié, et je crois l'avoir déjà suffisamment exposée. On ne peut pas dire que le maréchal Bazaine ait trahi, dans le sens propre du mot, car cela signifierait qu'il a conspiré avec l'ennemi pour lui livrer Metz et l'armée du Rhin. Mais on peut dire qu'il s'est montré un général très médiocre, très incapable. Où son crime commence, c'est à Spicheren, alors que, par incurie et peut-être par jalousie, il laisse écraser le malheureux général Frossard qu'il devait et qu'il pouvait sauver. Mais cette première faute ne lui fut reprochée que lorsqu'il eut commis la faute finale. Après Spicheren, il fut nommé généralissime. Après Spicheren, au lendemain de Borny, l'Empereur lui disait qu'il avait « rompu le charme ». Après Spicheren, Jules Favre l'appelait encore « notre glorieux Bazaine » . Où le crime s'aggrave, c'est quand le maréchal oppose une force d'inertie insurmontable à l'exécution du plan de concentration de toute l'armée française à Châlons; c'est quand il s'accroche à Metz; c'est quand il livre des batailles inutiles autour de cette ville ; c'est quand il refuse de passer par la route encore ouverte. A partir de ce moment, il est visible que le maréchal n'est plus uniquement préoccupé de son devoir militaire; il est visible qu'il s'égare dans des calculs d'intérêt personnel; qu'après le 4 Septembre, et après Sedan, il compte sur l'écrasement immédiat de toute résistance en France, pour devenir l'arbitre de la situation, en restant à la tête d'une armée encore puissante, sinon intacte. Les événements déjouent ce

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