CONDAMNATION CERTAINE
calcul. Paris tient plus de quatre mois. Des armées improvisées en province prolongent la résistance. Bazaine se trouve en face du gouffre creusé par son égoïsme et son ambition, et il est acculé à une capitulation. S'il n'était qu'un homme politique, on ne pourrait pas lui reprocher cet égoïsme et cette ambition, car l'égoïsme et l'ambition se retrouvent au fond de tous les actes qui marquèrent cette triste période. Mais il était un soldat; il avait des devoirs professionnels. Ces devoirs, il les avait oubliés; il était juste de lui en demander compte. Et puis, il fallait un bouc émissaire; il fallait une victime expiatoire qui portât le poids de tous nos malheurs, et qui permît à notre orgueil de se décharger sur elle. Et, de même qu'au commencement de la guerre de Sept ans, les Anglais fusillèrent à son bord l'amiral Bing, vaincu, de même les Français voulaient qu'il y eût une sanction à leur défaite.
Dans ces conditions, tout le monde, et par tout le monde j'entends ceux qui connaissent le code militaire, tout le monde savait d'avance que le maréchal Bazaine serait condamné à mort, comme aurait été condamné à mort le général Dupont, après Baylen, si l'Empereur ne s'était pas refusé à souligner par une expiation cette première honte infligée à ses drapeaux. Mais tout le monde savait d'avance aussi que la sentence terrible ne serait pas exécutée. Le maréchal de Mac M ah on avait spontanément décidé qu'il commuerait la peine en vingt années de détention.
Le Conseil des ministres eût préféré le bannissement, et même on essaya de tâter l'opinion dans le sens de cette solution. Mais le maréchal de Mac Mahon fut inflexible, et il crut en son âme et conscience qu'il accomplissait son devoir.
Pour mon compte , j'aurais préféré le bannissement ; j'aurais même préféré que l'accusé s'y condamnât lui-même d'avance, en mettant la frontière entre
lui et nous. On l'aurait condamné par contumace, et nous n'aurions pas assisté au spectacle douloureux d'un maréchal de France livré en pâture à la curiosité et à la malignité publiques, et forcé de prendre part à des débats humiliants pour la dignité dont il était revêtu. Mais, si j'avais pu désirer une évasion préalable, le devoir m'interdisait de favoriser la fuite de l'accusé, à partir du moment où il était venu se constituer prisonnier, car c'eût été prêter la main à une sorte de comédie indigne. D'ailleurs, cette fuite n'était pas à craindre. Dans son aveuglement et son inconscience, le prisonnier de l'avenue de Picardie persistait à croire à un inévitable acquittement. Il était entouré des égards commandés par sa situation. Il était gardé militairement par une force placée sous le commandement du colonel Luccioni. La maréchale Bazaine, pour se trouver à proximité de son mari, était venue chercher un refuge dans un couvent de la rue Saint-Martin, tout près du bois de Satory. Elle y tomba assez sérieusement malade, et le maréchal me fit demander l'autorisation d'aller passer toutes ses journées au chevet de sa femme, donnant sa parole d'honneur de revenir tous les soirs se constituer prisonnier. Je m'empressai d'accorder cette autorisation.
Il ne fut pas très facile de composer le conseil de guerre qui devait juger le maréchal. Dans ce conseil, ne pouvait figurer aucun des généraux en chef, ou assimilés, qui avaient servi sous ses ordres. Et, comme, pendant la guerre , il avait exercé quelque temps les fonctions de généralissime de toutes les armées, les règlements raréfiaient beaucoup le personnel susceptible d'être choisi. Je dus donc, pour constituer ce conseil, pour nommer les juges et leurs suppléants, épuiser toute la liste des généraux susceptibles d'y figurer, et aller les prendre jusque sur les bancs de l'Assemblée nationale. L'un d'eux vint même faire valoir