‹ Mes souvenirs (volume 3)Chapitre 223 sur 309 · CONDAMNÉ A MORT · texte numérisé non relu

CONDAMNÉ A MORT

avaient été, en somme, ses imitateurs. Il eût peut-être perdu son procès devant le conseil de guerre, et l'eût gagné peut-être devant l'opinion, tandis qu'il le perdit devant le conseil de guerre et devant l'opinion. Les juges délibérèrent pendant trois heures et rendirent leur sentence, en l'absence du condamné, réintégré dans sa prison, à la clôture des débats, comme le veulent les règlements militaires. Bazaine était condamné, à l'unanimité, à la peine de mort et à la dégradation militaire.

Séance tenante, les membres du conseil de guerre signèrent la lettre suivante qui me fut adressée :

« Monsieur le ministre,

« Le conseil de guerre vient de rendre son jugement contre M. le maréchal Bazaine. Jurés, nous avons résolu les questions qui nous étaient posées, en n'écoutant que la voix de notre conscience. Nous n'avons pas à revenir sur le long débat qui nous a éclairés. A Dieu seul nous devons compte de notre décision.

« Juges, nous avons dû appliquer une loi inflexible, et qui n'admet pas qu'aucune circonstance puisse atténuer un crime contre le devoir militaire.

« Mais ces circonstances que la loi nous défendait d'invoquer, en rendant notre verdict, nous avons le droit de vous les indiquer.

« Nous vous rappellerons que le maréchal Bazaine a pris et exercé le commandement de l'armée du Rhin au milieu de difficultés inouïes; qu'il n'est responsable ni du désastreux début de la campagne, ni du choix des lignes d'opération.

« Nous vous rappellerons qu'au feu il s'est toujours retrouvé lui-même; qu'à Borny, à Gravelotte, à Noisseville, nul ne l'a surpassé en vaillance, et que, le 16 août, il a, par la fermeté de son attitude, maintenu le centre de sa ligne d'opération.

« Considérez l'état des services de l'engagé volontaire de 1831; comptez les campagnes, les blessures, les actions d'éclat qui lui ont mérité le bâton de maréchal de France.

« Songez à la longue détention qu'il vient de subir ; songez à ce supplice de deux mois, pendant lesquels il a entendu chaque jour discuter son honneur devant lui, et vous vous unirez à nous pour prier le président de la République de ne pas laisser exécuter la sentence que nous venons de prononcer. »

Je portai au Maréchal ce document, qui le confirma dans des dispositions résolues d'avance.

Cependant Bazaine, pendant que le conseil de guerre délibérait, était resté un instant dans le salon dit des Boucher, et était remonté dans sa chambre, où il avait été rejoint par les membres de sa famille. A onze heures, c'est-à-dire immédiatement après le prononcé du jugement, Me Lachaud frappait à la porte du salon derrière laquelle l'attendait le colonel Villette :

— Il est acquitté? dit le colonel.

— Non, répondit l'avocat. Il est condamné à mort. Le colonel monta à la chambre du maréchal et, se

penchant à son oreille, lui dit ces deux mots : « A mort. » Derrière lui, un sous-officier venait prier le maréchal de descendre au salon des Boucher. Là se trouvaient, avec ses substituts et ses greffiers, le général Pourcet et un peloton en armes, fourni par le 46e de ligne. Le général donna lecture du jugement, et l'exmaréchal remonta, impassible, dans sa chambre.

A ce moment, la maréchale Bazaine se précipitait à l'hôtel de la Présidence, demandait à voir le maréchal de Mac Mahon, qui venait de rentrer dans ses appartements privés, bousculait les huissiers, ouvrait les portes et, apercevant enfin le Maréchal, s'écriait :

— Quoi! Monsieur le Maréchal, vous voulez le faire fusiller !

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