‹ Mes souvenirs (volume 3)Chapitre 224 sur 309 · COMMUTATION · texte numérisé non relu

COMMUTATION

Le Maréchal fit ce qu'il put pour calmer cette femme affolée. Il lui promit que la sentence ne serait pas exécutée, et elle repartit en coup de vent, comme elle était venue.

Quelques instants plus tard, Me Lachaud se faisait annoncer à la porte de mon cabinet. Il me demandait si je pouvais lui faire part des résolutions prises à l'égard de son client, et dont devait dépendre l'attitude du condamné, m'assurant qu'il trouverait, s'il était besoin, un cas de revision pour faire recommencer le procès. La perspective était embarrassante ; nous avions épuisé la liste des généraux susceptibles de juger un maréchal de France, et, dans le cas d'une re vision, il fallait recourir à l'Assemblée nationale, et en obtenir une loi modifiant, pour ce cas spécial, la composition des conseils de guerre.

— Je ne suis pas autorisé, répondis-je à Me Lachaud, à faire connaître la décision qui a été prise par le maréchal de Mac Mahon; pourtant je vais la confier à votre honneur, certain que vous n'abuserez pas de ma confiance. La peine de mort sera commuée en vingt ans de détention.

— Vingt ans de détention , à l'âge du maréchal Bazaine, c'est la perpétuité.

— Non, ce n'est pas la perpétuité, car il restera au condamné l'espoir de recourir à la clémence du chef de l'Etat, plus tard, quand les passions seront apaisées.

— J'avais espéré le bannissement, et je vous conjure, mon général, d'insister en ce sens auprès du Maréchal.

— C'est inutile. Le Maréchal s'est prononcé. On lui a proposé le bannissement. Il a refusé. Un boulet de canon ne le ferait pas revenir sur sa décision.

— Eh bien, nous en appellerons.

— Faites! Mais, d'homme à homme, je dois vous prévenir qu'un nouveau conseil de guerre ne sera pas

plus favorable au maréchal Bazaine que ne l'a été le premier.

Me Lachaud se retira, en me laissant entendre qu'il en appellerait tout de même. Mais il réfléchit, et il laissa les choses suivre leur cours.

Le lendemain, à minuit, expiraient les délais d'appel. A dix heures du soir, le garde des Sceaux et moi, nous nous trouvions auprès du Maréchal, avec le décret de commutation, qui fut lu et relu par nous et trouvé conforme à toutes les prescriptions légales. J'en emportai l'original, pour le faire notifier au condamné, et je chargeai de cette mission le commandant de Jessé.

— Vous allez vous rendre, lui dis-je, à Trianon, en tenue de service. Vous prendrez le mot d'ordre et vous vous ferez ouvrir les portes de l'appartement du maréchal. Au dernier coup de minuit, vous le ferez prévenir que vous avez reçu l'ordre de lui communiquer, de la part du ministre de la Guerre, une décision l'intéressant. Puis, vous lui lirez ce décret de commutation que vous me rapporterez.

La scène fut émotionnante pour mon jeune officier d'état-major, chargé d'une mission peu commune dans la carrière militaire. L'ex-maréchal , prévenu de son arrivée, se leva, s'habilla et s'avança, prêt à le recevoir, en lui disant avec calme :

— Commandant, vous venez m'annoncer l'heure et le lieu de l'exécution?

— Au contraire, monsieur le maréchal, je viens vous donner connaissance d'un décret dont vous voyez l'original, et qui prononce une commutation de peine.

— Ah ! voyons !

Le commandant lui lut et lui fit lire le décret, et l'ex-maréchal se leva et se retira, sans prononcer une parole.

Le lendemain, 12 décembre, le Journal officiel contenait la note suivante :

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