ÉVASION
« Sur la proposition de M. le ministre de la Guerre, M. le Président de la République a commué la peine de mort prononcée contre le maréchal Bazaine en vingt années de détention, à partir de ce jour, avec dispense des formalités de la dégradation militaire, mais sous la réserve de tous ses effets. »
Il restait maintenant à déterminer l'endroit où l'exmaréchal subirait sa peine. On décida qu'il serait interné à l'île Sainte-Marguerite, où l'homme au masque de fer fut enfermé, avant d'être transporté à la Bastille. On prit en hâte les dispositions nécessaires pour le loger assez convenablement. On y envoya une compagnie d'infanterie, pour faire le service de surveillance, et, quand tout fut prêt, il y fut conduit, en compagnie de son fidèle aide de camp, le colonel Villette, par le capitaine adjudant-major Cance, du régiment de gendarmerie mobile. Il devait y rester huit mois.
Dans la soirée du g août 1874, un petit vapeur italien, // Barone Ricasoli, frété par Mme Bazaine et son cousin, M. Rull, croisait, par une mer démontée, à quelque distance de l'île Sainte-Marguerite et détachait un canot jusque près des rochers presque à pic, audessus desquels était bâtie la maison du prisonnier. Ce dernier, après son dîner avec le colonel Villette, se retirait dans ses appartements , et le directeur de la prison allait se coucher. Un peu avant dix heures, c'est-à-dire un peu avant l'heure où la sentinelle de nuit prenait sa garde, sur la terrasse et sous les fenêtres , le colonel Villette laissait tomber le long des rochers une corde à nœuds, dont il maintenait l'extrémité, et par laquelle l'ex-maréchal descendait, faisant preuve d'un très grand courage physique, car, gros et replet comme il était, il courait mille fois le risque de se rompre les os. Bazaine arrivait ainsi jusqu'au canot, abordait le vapeur. Il était sauvé. Le lendemain matin, le colonel Villette, qui avait annoncé son départ, s'en
allait avec ses malles, et, à dix heures seulement, on s'apercevait que Bazaine n'était plus là. On a raconté que le Gouvernement s'était prêté à cette évasion, et que le directeur de la prison avait fermé les yeux. Jamais le maréchal de Mac Mahon n'aurait trempé dans une pareille comédie. Un procès s'ensuivit à Grasse, dans lequel fut impliqué notre ancienne connaissance, le capitaine Doineau. Le tribunal acquitta le directeur de la prison, mais condamna à six mois de détention le colonel Ville tte, le pauvre « Padre », comme nous l'appelions au Mexique, à cause de la longue barbiche blanche qui terminait sa figure ascétique. Il n'était pas chargé de garder le prisonnier, et il paya ainsi un acte dont tout galant homme, dans sa position, se serait rendu coupable.
L'ex-maréchal, devenu libre, avait l'intention de se réfugier auprès de l'Impératrice en Angleterre, mais on lui fit comprendre qu'il ferait mieux de renoncer à cette démarche, et, après avoir paru en Suisse, en Italie et en Angleterre, il se fixa à Madrid. Il essaya de se rapprocher des officiers carlistes, fut repoussé, obtint ses entrées à la cour d'Alphonse XII, en fut encore banni, sur la demande formelle de notre ambassadeur, l'amiral Jaurès, tenta de se justifier par différentes publications dont le succès trompa son attente. Tout le monde le fuyait. Sa femme elle-même, qui, dans sa romanesque entreprise, avait fait preuve de tant de dévouement, finit par l'abandonner. Il dut s'abaisser à solliciter des secours de la part de ses anciens compagnons d'armes, s'adresser au duc d'Aumale, au maréchal Canrobert, à d'autres, car il n'avait, comme ressources régulières, qu'une petite pension que lui faisaient ses neveux. En 1887, il fut assailli par un voyageur de commerce de la Rochelle, nommé Hillairaud, une sorte de maniaque, qui était possédé de l'envie de venger sur lui nos désastres, et qui le blessa griève-