MGR LAVIGERIE
à des étages de plus en plus rapprochés du sol, au fur et à mesure que ses forces déclinaient. Il est mort à Fontenay. Un dimanche, sa vieille bonne, en allant le chercher pour dîner, le trouva étendu contre sa table de travail. Quelques vieux compagnons d'armes, pas nombreux, assistèrent à ses modestes obsèques : le maréchal de Mac Mahon, le maréchal Canrobert, deux ou trois officiers retraités et moi. Le deuil était conduit par son ancien et très fidèle aide de camp, le colonel Robert.
Ce fut au milieu de la crise morale qui avait succédé en Algérie à la crise militaire, que Mgr Lavigerie, promu au siège archiépiscopal d'Alger, sur les instances du maréchal de Mac Mahon, vint prendre possession de ses fonctions. Lorsque le Maréchal commandait le 3e corps d'armée à Nancy, il avait entretenu avec le prélat, alors évêque de cette ville, d'excellents rapports, rendus plus intimes encore par ses grands sentiments religieux et par ceux de la Maréchale. Aussi, devenu gouverneur général de l'Algérie, demanda-t-il, à la mort de Mgr Pavie, l'archevêché d'Alger pour son ami de Nancy. L'Empereur hésitait : « Je ne comprends pas, dit-il plusieurs fois au Maréchal, pourquoi vous tenez tant à avoir Mgr Lavigerie. Vous ne ferez pas bon ménage avec lui. Il manque de prudence, de mesure. J'ai déjà eu à m'en plaindre, comme auditeur de Rote. C'est un évêque trop ardent, pour un pays musulman où les questions religieuses doivent être traitées avec un tact infini. » Mais, le Maréchal tenant bon, l'Empereur céda. A peine arrivé à Alger, l'archevêque comprit que tôt ou tard les adversaires du gouvernement militaire finiraient par en avoir raison, et immédiatement, il affecta une réserve extrême, jusqu'à un certain point blessante, pour l'homme à qui il devait sa haute position, ce poste longtemps ambitionné, où il voulait jouer un grand rôle politique et religieux.
Mgr Pavie avait été très heureux de voir la Maréchale prendre en main la direction de toutes les œuvres de charité organisées en Algérie, et il lui en avait confié la présidence. La Maréchale consacrait à ces œuvres tout son temps avec une abnégation illimitée. Mgr Lavigerie revendiqua immédiatement pour luimême cette présidence. C'était son droit, puisque tous les comités des œuvres se réunissaient à l'Archevêché et renfermaient un élément ecclésiastique important. Mais ce droit, il l'exerça avec une rigueur, une dureté et un sans-façon où éclatait le désir d'humilier la meilleure des femmes. Les choses allèrent si loin que les amis trop zélés ou volontairement indiscrets de l'Archevêque purent raconter et faire croire en Algérie que Mgr Lavigerie avait menacé la pauvre Maréchale de fulminer contre elle l'excommunication. Le Maréchal resta impassible, voulant éviter tout ce qui pourrait ressembler à une querelle personnelle. Malheureusement, l'Archevêque ne s'en tint pas là; il organisa une sorte de croisade pacifique, une campagne ardente de prosélytisme, faisant des quêtes, organisant des prédications, ordonnant des prières pour la conversion des infidèles.
Tous ceux qui connaissent un peu l'Orient savent que le Musulman est intraitable sur les questions religieuses. A ses yeux, elles sont les seules importantes ici-bas. Lorsque les ambassadeurs des puissances chrétiennes vont entretenir le Commandeur des croyants de toutes ces grandes questions qui passionnent les nations européennes : droit constitutionnel, liberté individuelle, inviolabilité du domicile, concessions, canaux, quais, chemins de fer, télégraphe, éclairage électrique, ils obtiennent toutes les promesses qu'ils désirent, toutes les garanties qu'ils réclament, au nom du droit moderne ou au nom de la science. Mais ils ont à peine passé la porte de la salle du Conseil que le