NOS FORTERESSES
généraux dont la disparition était réclamée en même temps que celle du général Ducrot, du moins réussit-il à lui maintenir ses appointements, en l'appelant dans les grandes commissions.
Après les deux grandes réformes que je viens d'exposer, la création des corps d'armée et celle du grand Etat-major général, il ne pouvait pas y avoir une affaire plus importante que celle dont j'allais assumer la très redoutable responsabilité, la reconstitution des forteresses de l'Est, complétée par la reconstitution des fortifications de Paris. Pour les forteresses de la frontière de l'Est, tout le monde reconnaissait l'urgence impérieuse de mettre en état de défense le moignon laissé au corps de la Patrie par l'amputation de ces deux membres qui s'appellent l'Alsace et la Lorraine. Tant que la libération du territoire n'avait pas été accomplie, on avait été forcé d'attendre, et l'on s'était borné à confier au comité du génie le soin de préparer le travail, de dresser les projets. Maintenant, le dernier soldat allemand avait disparu. Nous restions seuls dans la maison mutilée. Nous devions, toute préoccupation cessante, refermer la porte, y mettre des verrous solides, afin que l'agresseur ne pût plus y pénétrer. Il s'agissait de faire pour l'Est de la France ce que Vauban fit pour le Nord, après les guerres heureuses de Louis XIV : une frontière artificielle. Les travaux que nous allions entreprendre devaient échapper à toute discussion publique, car il eût été dangereux de dévoiler nos projets à des adversaires intéressés à les connaître. L'Assemblée nationale le comprit sans peine. On a pu lui reprocher son œuvre politique. On a pu dire avec raison qu'elle avait manqué d'énergie et d'habileté. Mais ceux qui ont assisté à ses travaux, et l'Histoire qui les jugera, s'inclineront toujours devant son honnêteté pratique et ne lui reprocheront jamais d'avoir manqué de patriotisme. Elle eut la sagesse de
comprendre la nécessité d'un secret inviolable et de donner pleins pouvoirs à une de ses commissions, pour recevoir toutes les propositions du ministre de la Guerre, pour les discuter, et pour établir entre le Pouvoir exécutif et le Pouvoir législatif un concert qui devait être sanctionné par un vote adoptant, sans discussion, les propositions des commissaires et assurant, sans débat, les crédits indispensables.
Devant cette commission, je fus aidé puissamment, dans une tâche qui eût été au-dessus de mes forces, par le chef du service du génie au ministère de la Guerre : le général Séré de Rivière, qui avait étudié les projets et les plans de façon à réfuter victorieusement toutes les objections. Je trouvai aussi un concours actif, dévoué et irrésistible dans les talents et la compétence d'un membre de l'Assemblée et de la commission, le général baron de Chabaud-Latour, ancien président du comité du génie. Le général de Chabaud- Latour faisait partie du Conseil de défense qui, réglementairement, avait dû se prononcer sur toutes ces questions, et il devait autant à ses anciennes fonctions qu'à son caractère une autorité prépondérante en pareille matière sur l'Assemblée nationale, qui se laissait déterminer docilement par ses avis.
Nous ne rencontrâmes donc aucune difficulté sérieuse pour les fortifications de la frontière de l'Est. Mais il n'en fut pas de même pour la mise en défense de la Capitale. Paris est le centre cérébral de la France. Paris est le moteur politique du pays. Paris est en même temps le cerveau et le cœur de la patrie. Il doit ces fonctions, cette dignité, ce privilège, non seulement à sa situation géographique, aux péripéties de notre histoire, mais encore à notre constitution nationale, issue de l'esprit latin et fondée sur une centralisation extrême, excessive peut-être. Etrangers et Français comprennent que la possession de cet organe central,