LE GÉNÉRAL DUCROT
fonctions. Vous avez été mon chef. Vous avez bien voulu être mon ami. Arrivé au ministère, je crois de mon devoir de vous rendre en égards et en bons offices la monnaie des excellents procédés que vous avez eus pour moi, à d'autres époques; mais vous n'avez pas tout à fait les mêmes idées que le Maréchal, et la preuve, c'est qu'en arrivant au pouvoir, il n'a pas voulu vous donner le ministère auquel vous aviez beaucoup plus de titres que moi. Or, vous êtes député. Vous êtes un des généraux les plus en vue. Vous avez un grand tempérament. Si vous deveniez mon chef d'État-major général, par la force des choses, vous prendriez sur moi une influence qui m'annihilerait, et alors je serais réduit à servir de tampon entre le Maréchal et vous. Et c'est une perspective qui n'a rien de très agréable, avouez-le.
Il en convenait. C'est que le Maréchal, tout en rendant justice à ses mérites, redoutait son caractère un peu autoritaire, et savait peut-être que le général Ducrot lui reprochait de ne pas avoir suivi ses avis, pendant la guerre. Et puis le général Ducrot s'était lancé dans la politique, avec sa fougue ordinaire; il était devenu, d'une façon peut-être un peu trop visible, l'homme lige du comte de Chambord et de l'extrême droite.
Un jour, j'appris que plusieurs officiers de son corps d'armée s'étaient rendus, avec des députés de la droite, à un pèlerinage d'Issoudun, portant, disait-on, sur leur uniforme, comme décoration, l'image du cœur de Jésus. Cette démarche occasionna un tout petit scandale, et je fus forcé de m'en émouvoir, car enfin il y avait des francs-maçons dans l'armée , et , sans vouloir faire aucune assimilation entre les deux emblèmes, j'aurais trouvé fort mauvais qu'ils apparussent en public avec leur triangle sur l'uniforme. Je rédigeai une dépêche où, sans nommer personne, sans faire allusion à aucun fait
précis, je rappelais les règlements qui interdisent aux militaires de porter sur leur uniforme d'autres insignes que les croix et médailles, françaises ou étrangères, régulièrement autorisées par la Légion d'honneur. Le général Ducrot me tint pendant quelque temps rigueur de cette mesure à laquelle il m'avait contraint. Malgré tout, je conservai pour lui autant d'estime que d'attachement, et dès que je pus disposer d'une grand'croix de la Légion d'honneur, je proposai au Maréchal de la lui conférer, et je n'eus rien de plus pressé que de télégraphier à mon vieil ami, à Bourges, qu'il était élevé à la plus haute dignité de l'ordre national. Il me répondit télégraphiquement : « Ne donnez pas suite à la proposition dont je suis l'objet, car je serais obligé de refuser la récompense que le Maréchal a l'intention de m'accorder. Je me suis fait une règle absolue de n'accepter aucune distinction honorifique tant que je sentirai peser sur moi la double capitulation de Sedan et de Paris. » Je fus stupéfait. On m 'a affirmé depuis, pour expliquer autrement ce désintéressement, que le général, travaillant, même après l'échec dû au drapeau, à la restauration du comte de Chambord, ne voulait rien devoir au gouvernement qu'il comptait renverser, et désirait ne rien recevoir que du Prince qu'il espérait ramener. Dans tous les cas, il a plusieurs fois déclaré à ses amis, ce qui était vrai, que s'il ne portait pas le grand cordon rouge, c'était parce qu'il l'avait refusé. Et je ne me permettrai pas de blâmer une si chevaleresque délicatesse. Malgré les petits nuages qui passaient entre eux, le Maréchal l'appelait dans ses conseils, toutes les fois qu'il y avait de grandes questions militaires à résoudre. Il le soutint tant qu'il put contre Tanimosité des gens de la gauche, excités contre lui par le peu de mystère dont il couvrait ses projets républicanicides. Et, quand il se crut forcé de l'abandonner, de le sacrifier au flot montant des républicains, pour conserver d'autres