‹ Mes souvenirs (volume 3)Chapitre 238 sur 309 · M. THIERS · texte numérisé non relu

M. THIERS

thèse avec son éloquence si claire et si persuasive ; et ses arguments étaient réellement très puissants.

La ligne de la Bièvre présentait, en effet, une série de positions tout à fait favorables à l'établissement des nouveaux forts extérieurs. Elle formait une ligne de défense redoutable et assez développée pour rendre l'investissement de la place fort difficile, sinon impossible. Quelque nombreux que l'on supposât les contingents ennemis, ils devaient se répartir sur un espace trop considérable, pour que leur cordon ne fût pas aminci et, par conséquent, facile à percer, dans beaucoup d'endroits. Mais le Gouvernement, fort de l'avis du Conseil de défense, s'était placé sur un terrain encore plus vaste. Nous voulions créer autour de Paris un camp retranché, et nous voulions le créer assez vaste pour qu'en supposant une guerre malheureuse à ses débuts, il pût donner asile aux forces organisées qui se rabattraient sur lui; assez vaste pour y accumuler des ressources formidables en vivres et en munitions; assez vaste pour que les armées y pussent manœuvrer à l'aise; assez vaste pour qu'elles pussent en déboucher en masse et tenter à nouveau le sort des armes, sur des champs de bataille tout préparés. C'est ce que nous voulions, et c'est ce que nous avons obtenu.

L'argumentation de M.Thiers fut incisive et serrée. Il attaqua avec violence le système que je défendais ; mais il ne s'en prit à moi qu'en raison de mes fonctions de ministre de la Guerre, soutenant un projet de loi qu'il jugeait déplorable, militairement et financièrement, militairement surtout. Il demanda au patriotisme de l'Assemblée le rejet de ce projet de loi ; mais il ne dit pas un mot désobligeant pour ma personne. Et pourtant, il m'en voulait toujours beaucoup. Il me reprochait d'avoir capté sa bienveillance, et il* considérait comme une trahison personnelle ma soumission aux ordres du Maréchal, qui m'avait imposé un porte-

feuille. Cette modération de bon goût ne fut pas imitée par un de ses amis, M. de Lasteyrie, qui était le président de la Commission chargée d'examiner la loi et qui, partageant toutes les opinions de M. Thiers, en partageait aussi les passions politiques et les injustes préventions. J'avais le malheur de déplaire à ce M. de Lasteyrie, petit-fils de La Fayette, s'il vous plaît ! parlementaire et doctrinaire de la vieille école. Et voici comment il s'y prit pour me témoigner son antipathie. Pendant qu'on discutait dans le sein de la Commission — c'est la formule consacrée — et avant que le projet de loi arrivât devant l'Assemblée, M. de Lasteyrie m'avait demandé communication du registre du Conseil de défense. Comme ce registre est secret, ainsi que je viens de le dire, je répondis au président de la Commission qu'il excédait son droit, en réclamant un privilège réservé au seul chef de l'État; mais que, pourtant, m'inclinant devant la souveraineté de l'Assemblée qu'il représentait, et confiant dans sa discrétion, je consentais à mettre ce registre sous ses yeux. En conséquence, à la réunion suivante de la Commission, j'apportai le registre sous mon bras, je fis lire à M. de Lasteyrie la délibération du Conseil qui l'intéressait, et je remportai le registre, sans l'avoir ouvert devant une autre personne que lui. Eh bien, quand ce fut son tour de parler, à la tribune, pour soutenir l'opinion de M. Thiers et combattre celle du Gouvernement, je l'entendis avec stupeur déclarer que je connaissais si peu la limite de mes attributions que, spontanément, je lui avais communiqué un document intéressant la défense du pays, et destiné à demeurer secret. J'éprouvai, je l'avoue, un accès de révolte intérieure devant ce travestissement de ma bonne volonté. J'aurais dû monter aussitôt à la tribune pour protester, rétablir la vérité et signaler le manque de mémoire de M. de Lasteyrie. Mais j'eus peur de moi-même, peur

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