UN BATON DE MARÉCHAL
de ne pas pouvoir me contenir. Je regardai mon adversaire. Il était vieux, et le paraissait encore davantage qu'il l'était réellement, avec une espèce d'abat-jour vert qu'il portait constamment, pour protéger sa vue affaiblie, et qui le faisait ressembler à la caricature du Constitutionnel, dans les dessins satiriques du règne de Louis-Philippe. Je me contentai donc de hausser les épaules et j'eus tort, car des histoires de ce genre ne se détruisent pas par l'effet de leur propre absurdité.
Dans cette discussion encore, le général de Chabaud-Latour nous vint puissamment en aide. Ce fut lui qui répondit au général Changarnier. Le vieil Africain avait pris parti contre nous, moins pour soutenir un système de fortifications que pour nous marquer, en termes passionnés, sa mauvaise volonté, et cette mauvaise volonté avait des mobiles tout personnels. Elle tenait à une ambition déçue. Le général Changarnier aurait voulu être maréchal de France. Il souffrait de voir revêtus, depuis longtemps déjà, de cette dignité suprême ses élèves, ceux qui avaient débuté auprès de lui, alors qu'il était déjà officier général, le maréchal Canrobert, par exemple, et aussi le maréchal de Mac Mahon , qui avait été son officier d'ordonnance. Il souffrait de penser que des circonstances politiques l'avaient seules empêché d'arriver au bâton. C'était là le ver rongeur de son existence. Il croyait, et peut-être avait-il raison, que sa réapparition à l'armée de Metz aurait dû lui valoir le maréchalat. Autrefois très lié avec M. Thiers, il s'était brouillé avec lui, parce que, parvenu au pouvoir, ce vieil allié politique n'avait pas cru pouvoir lui donner les cinq étoiles. De même, il avait rompu, au lendemain de la Commune, par une lettre retentissante, avec son ancien camarade d'Afrique, le général Le Flô, ministre de la Guerre, qui ne }ui avait, envoyé que le grand cordon de la Légion ni. 3I
d'honneur, alors qu'il espérait recevoir le bâton de maréchal.
Le général Changarnier paraissait , à une portion considérable de l'Assemblée nationale, le seul homme capable de retenir la France sur la pente où elle glissait visiblement du côté de la République, c'est-à-dire du côté de l'abîme, comme on disait alors. Et les amis de cet illustre guerrier, trouvant qu'il n'avait pas été récompensé suivant ses mérites, auraient voulu lui voir donner une satisfaction qui ne pouvait nuire à personne. Parmi eux figurait le marquis de Talhouët, qui, arrêté au Coup d'Etat, en même temps que le général Changarnier, avait, néanmoins, fait partie du ministère Ollivier. Le marquis de Talhouët avait été mon condisciple au collège Rollin , et nous avions toujours conservé ensemble l'intimité de nos jeunes années. Un jour, il vint me trouver au ministère et me dit :
— Tu as un acte de justice et de réparation à accomplir : tu dois nommer le général Changarnier maréchal de France. L'éclat de ses services, la persécution dont il a été si longtemps victime, pour être resté fidèle à son devoir, lui donnent droit à cette faible compensation.
— Es-tu fou de me dire une pareille chose ? répondisse à Talhouët. Tu connais bien tout mon respect et toute mon admiration pour le général. Mais comment a-t-il pu te venir à l'idée que j'aie le pouvoir de faire un maréchal de France? Au reste, viens avec moi chez le maréchal de Mac Mahon, et tu entendras toi-même en quels termes j'exposerai ton désir, celui de tes collègues, et comment il y sera répondu.
Je menai Talhouët chez le Maréchal, et là, sincèrement, chaleureusement, je plaidai la cause du général Changarnier. Je dis ses services, ses titres, ses déboires, sa situation exceptionnelle de martyr de nos dissensions politiques. Je rappelai au Maréchal qu'il avait été l'officier d'ordonnance du général Changarnier, que